La Galerie Rodolphe Stadler

40 ans de rencontres, de recherches, de partis pris

Rodolphe Stadler, disparu en 2009, entretenait avec les Abattoirs des liens historiques et privilégiés. Le don des archives de sa galerie à notre institution est l'occasion de revenir ici sur son parcours atypique.

Rodolphe Stadler naît le 13 décembre 1927 en Suisse. Issu d’une grande famille d’industriels, la voie du jeune homme semble toute tracée et il entame alors sans grande conviction des études de droit. C’est en faisant des séjours réguliers à Paris dans l’immédiat après-guerre qu’il découvre l’art de son temps : Soulages à la galerie de France, Mathieu chez Pierre Loeb, de Staël chez Jeanne Bucher ou encore Dubuffet et Fautrier chez René Drouin. Alors que son père le presse de trouver un métier, il lance vaguement l’idée d’une galerie à Paris. Son père le prend au mot et lui achète un fonds de commerce situé au 51, rue de Seine. Pour le jeune homme, les galeries et la peinture constituent tout simplement un espace de liberté et la possibilité d’une aventure inédite.

"Le métier que j’ai exercé n’était pas une vocation. C’était une fuite. Je fuyais le souvenir de mon accident de voiture et de la mort de mon meilleur ami. Je fuyais la Suisse parce que l’homosexualité était plus aisée à pratiquer à Paris. Je fuyais enfin mon père et un avenir professionnel qui me terrorisait." Rodolphe Stadler

C’est lors de ses visites régulières dans les galeries Drouin et Rive Droite qu’il rencontre le critique Michel Tapié, dans lesquelles celui-ci est impliqué en tant que conseiller artistique.

"Sa culture extravagante m’impressionne d’emblée autant que son enthousiasme. Elégant, aussi intellectuel qu’aristocrate, capable aussi bien de parler de cigares et de football que de littérature ou de physique nucléaire, nous sympathisons aussitôt […] Lorsque nous nous rencontrons, il est clair, pour l’un comme pour l’autre, qu’une aventure commune débute." Rodolphe Stadler

Michel Tapié (1909-1987) a tout d’un personnage romanesque : arrière-petit cousin de Toulouse-Lautrec, descendant des Comtes de Toulouse, il fait ses études scolaires chez les Jésuites et s’applique ensuite à dilapider la fortune familiale en s’intéressant aux voitures de course, en innovant avec la création d’une usine de traitement des algues marines ou avec une tentative de recyclage des ordures ménagères par l’élevage de vers de terre et d’insectes. Il s’installe finalement à Paris en 1929. Il suit les ateliers de peintures d’Amédée Ozenfant et Fernand Léger, continue d’étudier la littérature, l’histoire de l’art, la philosophie scientifique, et trouve même le temps de jouer de la contrebasse, du piano ou de la clarinette dans des orchestres de jazz et de swing. Il publie en 1952 son essai manifeste, Un art autre – où il s’agit de nouveaux dévidages du réel, dans lequel il défend entre autres Hartung, Wols, Mathieu, Dubuffet, Fautrier, Soulages, Tobey, Pollock, Riopelle ou Michaux.

La galerie Stadler ouvre ses portes officiellement le 7 octobre 1955 et la collaboration entre Stadler et Tapié durera jusqu’en 1970. Au cours de cette période, le critique organise des expositions thématiques qui lui permettent de développer ses théories sur l’art : Expressions et Structures et Structures en devenir en 1956, Métamorphismesen 1959, Structures de Répétition en 1962, D’un style baroque en 1963.

Stadler a défendu sans relâche une certaine idée de l'abstraction, totalement en phase avec les conceptions esthétiques de Tapié. Pour autant, il ne délaisse pas la figuration, du moment qu’elle se fait de manière véhémente comme dans la peinture d’Antonio Saura par exemple, dont il organise la première exposition en France en 1959 et qu’il défendra pendant quarante ans.

"Je suis très sensible à la matière, à la texture. C’est sans doute pourquoi on voit en moi un défenseur inconditionnel de l’abstraction. Encore faut-il qu’une toile soit soutenue par une structure. Ce souci, chez un peintre, est infiniment plus important à mes yeux que la classification un peu vaine, et bien schématique, entre abstraction et figuration." Rodolphe Stadler

Rodolphe Stadler expose Antoni Tàpies, Karel Appel, Serpan, René Guiette, Horia Damian, Christo Coetzee, Luigi Boille mais aussi les japonais du groupe Gutaï, Sofu Teshigahara ou des artistes américains comme Claire Falkenstein, David Budd, Paul Jenkins, Norman Bhlum ou Alfonso Ossorio.

La galerie devient le pivot essentiel pour la diffusion et la promotion de ce que Tapié définit comme « l’art autre ». Celui-ci est marqué par l’absence de construction ou de composition préétablies, avec un goût prononcé pour la spontanéité de l’exécution, le recours quasi-systématique à la gestualité et une attention soutenue aux propriétés physiques des matériaux. Dans un style littéraire quelque peu nébuleux, caractéristique de son époque et marqué par le surréalisme, le critique assigne un nouveau rôle aux artistes :

"Le chemin de l’art, maintenant, se présente en effet comme celui de la mystique pour Saint Jean de la Croix : à pic, et sans aucune consolidation seconde que ce soit. Depuis Nietzsche et Dada, l’art se présente comme la plus inhumaine des aventures, de bout en bout : seule l’œuvre digne de ce nom justifie les actuels pionniers, et ce qu’elle apporte n’a pas grand-chose à voir avec le plaisir, mais bien plutôt avec la plus vertigineuse épreuve qui soit donné à l’homme d’affronter, qui est de se pencher sur soi-même sans le moindre garde-fou [...] Les créateurs dignes de ce nom savent bien qu’il ne leur est pas possible de traduire leur inéluctable message hors de l’exceptionnel, du paroxysme, du magique et de la totale extase […] L’art s’exerce ailleurs sur un autre plan de ce Réel que nous percevons autrement : l’art est autre." 

Hermétique au Nouveau réalisme et au Pop art, Rodolphe Stadler réaffirme en 1963 sa vision de l’art dans une exposition collective réunissant Appel, Bryen, Capogrossi, Dubuffet, Fautrier, Fontana, Sam Francis, Goldberg, Jorn, Kline, Leslie, Mathieu, Pollock, Riopelle, Salles et Tobey.

"Au début des années 1960 apparaissent les nouveaux réalistes et le pop art. Nous avons renié ces mouvements Tapié et moi. J’étais peut-être en retard, je ne sais pas ; César, j’avais bien aimé ses sculptures mais quand il a fait sa première compression, je l’ai trouvée détestable. Et Niki de Saint-Phalle qui tirait au revolver, ridicule ! Quant aux américains, figurez-vous que j’ai été le premier marchand français à aller, en 1959, à New York, voir Rauschenberg et Jasper Johns dans leur atelier […] Je n’étais guère sensible à Rauschenberg, ses inclusions d’objets dans la toile me dérangeaient ; Jasper Johns, en revanche, me plaisait beaucoup. Mais au lieu de le manifester, j’ai pensé qu’il était encore jeune et que j’avais bien le temps de me décider. Je me trompais lourdement : sa notoriété a été si rapide, ses prix ont monté si vite qu’il n’était plus possible ensuite de le montrer dans ma galerie." Rodolphe Stadler

Rodolphe Stadler et Michel Tapié ont aussi manifesté un intêret certain pour le Lettrisme. Il ont ainsi organisé trois expositions du groupe : Lettrisme et hypergraphieen octobre - novembre 1964, Nouvelles hypergraphies en octobre - novembre 1966 et Aujourd'hui le lettrisme et l'hypergraphie en mars - avril 1969. Par ailleurs, mentionnons les expositions personnelles d'artistes alors actifs dans le groupe : Jacques Spacagna (en novembre - décembre 1967) et Michel Jaffrennou (en septembre - octobre 1971 et en septembre - octobre 1973).

Les années 1970 marquent un tournant pour la galerie. Stadler se passionne pour l’Art corporel qui émerge et la fin de la collaboration avec Michel Tapié lui laisse le champ libre pour mettre à l’honneur de nouvelles tendances.

"Parmi les remises en cause qui suivent Mai 68, l’Art corporel est bien celle qu’il me semblait ne pas pouvoir laisser passer. D’abord parce qu’un travail qui “sort des tripes” m’a toujours plus attiré qu’une peinture froide. Je retrouvais, d’une certaine manière, dans les “actions” une gestualité, un engagement de l’artiste, que j’avais toujours défendu […] Je n’étais pas loin de penser que la meilleure tradition picturale pouvait se situer parfois très loin de la peinture elle-même. Un parfum de scandale, auquel j’étais habitué, ne me déplaisait pas non plus." Rodolphe Stadler

Fidèle à son goût, l’orientation de Stadler vers l’Art corporel est une manière d’affirmer sa défiance envers le caractère froid de l’art minimal et conceptuel. Dès 1972, le marchand se rapproche alors de François Pluchart, critique d’art et théoricien de l’Art corporel. Celui-ci explique, dans le catalogue de l’exposition-manifeste L’Art corporelqui s’est tenu chez Stadler en 1975 :

"Le corps est le donné fondamental. Le plaisir, la souffrance, la maladie, la mort s’inscrivent en lui et […] façonnent l’individu socialisé, c’est-à-dire mis en condition – comme on dit mis en demeure – de satisfaire à toutes les exigences et contraintes du pouvoir en place […] L’art corporel n’est pas le tout-à-l’égout des grands avortements du XXe siècle. Il n’est pas une nouvelle recette artistique destinée à s’inscrire tranquillement dans une histoire de l’art qui a fait faillite. Il est exclusif, arrogant, intransigeant. Il n’entretient aucun rapport avec aucune forme supposée artistique si celle-ci ne s’est d’abord déclarée sociologique ou critique. Il renverse, refuse et nie la totalité des anciennes valeurs esthétiques et morales inhérentes, contenues ou supposées appartenir à la pratique artistique, puisque, ici, la force du discours doit remplacer tout autre présupposé de l’art." Rodolphe Stadler

Dans les années 1970, la galerie Stadler présente régulièrement les travaux de Michel Journiac, Gina Pane, Urs Lüthi, Hermann Nitsch ou Chris Burden. L’art corporel replace la galerie Stadler à la pointe des recherches artistiques contemporaines, inattendues, transgressives et scandaleuses.

L’action Autoportrait(s) de Gina Pane le 11 janvier 1973 fut accueillie par une grande incompréhension de la part du public et a laissé dans l’esprit de Gina Pane des traces mémorables : « je crois qu’il m’a fallu énormément de force pour continuer » avouera-t-elle. Dans le public, un homme menace même d’uriner contre un mur de la galerie, prétextant qu’on lui montre de la merde.

Le soir du vernissage de l’exposition Piège pour un travesti de Michel Journiac en 1972, l’artiste invite Jean-Paul Casanova, alias Zuzy Grribitch, transformiste de Chez Michou, à réaliser une performance : Travesti en Zarah Leander, celui-ci fait un tour de chant dans une galerie bondée et dans un silence impressionnant. Dans cette même exposition, Journiac présente Le Saint-Vierge, sculpture de Sainte Vierge dotée d’un phallus, l’Hommage à Freud mettant en scène une théorie œdipienne douteuse et les photographies d’hommes se travestissant tour à tour en Rita Hayworth, Greta Garbo ou Arletty.

Lors de son exposition Yankee Ingenuity, en octobre – novembre 1975, Chris Burden réalise son action B-Car, qui consistait à rouler dans les rues de Paris au volant d’une voiture de course bricolée par lui-même et qui symbolisait celle dont il avait rêvé enfant.

Et lorsque Rodolphe Stadler présente à la FIAC le 29 janvier 1975 O.M. Theather – Action N°48 d’Hermann Nitsch, il doit s’occuper de trouver des carcasses d’animaux, d’acheter du sang et de trouver une fanfare pouvant jouer de la musique bavaroise.

Dans les années 1980 et 1990, tout en continuant d’exposer les artistes qu’il suit depuis longtemps (Horia Damian, Antonio Saura, Norman Bluhm, Arnulf Rainer, Hermann Nitsch, Kazuo Shiraga, Toshimitsu Imaï, David Budd), Stadler défend de nouveaux artistes, comme Gérald Thupinier, Jean Paul Huftier, Alexandre Delay, Rafael Mahdavi ou Rutjer Rühle. En 1985, il fête le trentième anniversaire de sa galerie avec une grande exposition retrospective en quelque sorte, intitulée 30 ans de rencontres, de recherches, de partis pris. A partir de 1995, le marchand ralentit ses activités et ne présente plus d’expositions personnelles et se contente d’accrochages de groupe q'uil fait alterner avec des périodes de fermeture relativement longues. La galerie Rodolphe Stadler ferme définitivement ses portes en 1999. (Consulter la liste des expositions de la galerie)

Au cours des 40 ans d’existence de la galerie, Rodolphe Stadler s’est entouré de nombreux collaborateurs : Claude Vuliet, un ami suisse de longue date, qui reste à la galerie jusqu’en 1976 ; Edith de Bonnafos, qui avait auparavant travaillé à la galerie Rive Droite et qui restera chez Stadler jusqu’à son décès en 1975. A la fin des années 1950, Stadler épouse une jeune parisienne, Mic. C'est un « mariage d’amitié » en quelque sorte mais qui va permettre au jeune marchand de profiter du réseau mondain et artistique de son épouse. Stephano Polastri, le compagnon de Stadler, fera lui aussi partie de l’aventure. Enfin, Jacqueline Chaillet intègre la galerie en 1971 et y restera jusqu’en 1996.

Les liens entre Rodolphe Stadler, Toulouse et les Abattoirs sont forts et historiques. Ami de longue date d’Alain Mousseigne (fondateur et directeur des Abattoirs de 1995 à 2012), C’est par l’intermédiaire du marchand que ce dernier fait connaissance avec le collectionneur anglais Anthony Denney (1913-1990). Celui-ci est un habitué de la galerie Stadler, puisqu’il la fréquente assidûment depuis les années 50 et qu’une grande amitié le lie au marchand. Le tropisme de leur goût en matière de peinture est évident et sa collection personnelle apparait comme un condensé prestigieux des activités de la galerie en matière d’expressionnisme, d’art abstrait lyrique et gestuel.

"Cet homme, je l’ai rencontré le jour de l’inauguration de ma galerie, le 7 octobre 1955, coïncidant avec la date de son anniversaire. Ne nous connaissant pas, Anthony est entré, sans invitation, intrigué par l’animation qui régnait devant le 51 rue de Seine et les tableaux qu’il entrevoyait à l’intérieur. A ma grande surprise il s’intéressa immédiatement à une petite toile de Karel Appel dont à ma grande joie il confirma l’achat le lendemain. Voilà donc qui était mon premier collectionneur : un authentique dandy, pas très grand, plutôt trapu, le maintien très droit, la démarche décidée, un visage dont les traits s’épanouissaient volontiers, un œil très vif vous regardant dans les yeux. Je ne me doutais pas que cette première rencontre nous conduirait rapidement à des relations très privilégiées, empreintes au fil des années d’une vraie complicité." Rodolphe Stadler

"Je suis entré et me suis retrouvé confronté à l’excitant nouveau monde de Delahaye, Falkenstein, Jenkins, Serpan et Tàpies, et j’ai su à ce moment-là que c’était ce que je recherchais. C’était le 7 octobre 1955. Le lendemain, je suis retourné à la galerie Stadler, car c’était son nom, et c’est Rodolphe Stadler lui-même qui m’a vendu mon premier Appel. J’ai appris bien des années plus tard que cette peinture, Le Coq, était la première qu’il vendait." Anthony Denney

Souhaitant faire don de sa collection personnelle à une institution française. Rodolphe Stadler lui présente alors Alain Mousseigne en 1990. Avec la Ville de Toulouse, celui-ci est en train d’élaborer le projet d’un Espace d’art moderne et contemporain qui se concrétisera en 2000 avec l’ouverture des Abattoirs.

La collection Denney laisse découvrir des œuvres de Karel Appel, Jacques Brown, Alberto Burri, Christo Coetzee, Horia Damian, Jean Dubuffet, Claire Falkenstein, Lucio Fontana, Sam Francis, Georges Mathieu, Antonio Saura, Antoni Tàpies, ou des artistes du groupe Gutaï. Cet ensemble constitue le noyau dur de la collection historique des Abattoirs, avec un autre ensemble prestigieux : la donation du marchand et collectionneur Daniel Cordier, dont la majorité des œuvres, données au Centre Georges Pompidou, ont été mises en dépôt aux Abattoirs. Rodolphe Stadler et Daniel Cordier étaient tous deux marchands de tableaux à Paris. Même si la galerie Cordier à Paris ne fut en activité qu’entre 1956 et 1964, les deux hommes s’appréciaient et eurent l’occasion de travailler ensemble.

"Je m’entendais très bien avec Daniel Cordier. En 1959-1960, j’ai eu le projet d’ouvrir une galerie à New York avec lui et Michel Varenne [Michel Warren]. Lorsque Michel Varenne, qui tenait une galerie rue des Beaux-Arts, est parti s’installer à New York, je lui ai envoyé des Damian et des Saura. Cordier avait lui aussi ouvert à New York. Mais notre projet de galerie commune ne se serait concrétisé que si j’avais pu amener Tàpies. Or Tàpies était chez Martha Jackson et il n’était pas question qu’il en parte. Varenne est revenu en France, il est devenu peintre et a cessé d’être galeriste. Daniel Cordier, de son côté, avait ouvert une galerie à Francfort, il m’a proposé un partenariat. J’ai accepté pendant une année, en 1961. Au début, il y avait à la tête de la galerie un directeur efficace, hélas Daniel a décidé qu’il en avait besoin à Paris et, à Francfort, nous avons simplement gardé une secrétaire. J’ai fait là-bas une très belle exposition d’Ossorio, ensuite j’ai montré Delahaye, et enfin j’ai arrêté le partenariat. Cordier est le seul marchand qui ait été un ami." Rodolphe Stadler

Les archives de la galerie Stadler sont conservées au service de Documentation des Abattoirs. Ce fonds couvre plus de quarante ans d’activités de la galerie (1955-1995) et contient des photographies, de la correspondance et des press-books.

 

La galerie Stadler en 1962
La galerie Stadler en 1962
Michel Tapié et Rodolphe Stadler lors de l'exposition du groupe Gutaï à la galerie en 1966
Michel Tapié et Rodolphe Stadler lors de l'exposition du groupe Gutaï à la galerie en 1966