les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse

Renaud Jerez

Miroir Noir
Du 16 février au 26 août 2018
 
les Abattoirs
Renaud Jerez, "When Tania Arrived at Home", 2016, vue d’exposition, Galerie Crèvecoeur, Paris. Courtesy de l’artiste et de la galerie Crèvecoeur (Paris) © Aurélien Mole

Pour ce projet, Renaud Jerez intervient dans l’espace déjà hybride des Abattoirs, mi-bâtiment historiciste du XIXe siècle, mi-espace fonctionnaliste d’exposition des années 1990. Il y crée une architecture totale qui se révèle être à la fois un espace de vie, un lieu d’exposition et une œuvre en soi.

Dans cette installation immersive, le langage architectural et domestique (jardin, vitrines, lampes, canapés, objets, etc.) est à la fois familier et étrange, réel et pervers. Ayant recours à de multiples médiums, en particulier la sculpture, Renaud Jerez utilise matériaux artisanaux et industriels qu’il retravaille grâce à l’assemblage, pour créer des œuvres dans lesquelles le précaire, voire l’abject, sabotent la fluidité et la blancheur lisse qu’affectionne la civilisation contemporaine.

Représentatif d’une génération qui a compris qu’il n’y a plus de limites entre la réalité et la virtualité ou, s’il en reste une, qu’elle est à explorer, Renaud Jerez questionne l’avènement possible d’une "singularité technologique". L’intelligence artificielle déclencherait des changements imprévisibles sur la société humaine, changements qui s’incarneraient notamment dans ces "robots-momies", personnages hybrides, inquiétants et burlesques. Les sentiments mêlés qu’ils suscitent – un mélange d’attirance et de répulsion tel qu’on peut le ressentir pour les personnages monstrueux des contes ou des maisons hantées – rappellent la théorie de l’"uncanny valley". Cette réflexion, qui s’est développée suite à l’essor de la robotique, souligne que plus les objets humanoïdes – ou autres cyborgs et avatars – sont similaires aux êtres humains, plus leurs différences nous frappent et nous choquent. A l’échelle des Abattoirs, cette "architecture de l’étrange" ("The Architecture Uncanny") façonne un espace où toutes les normes attendues – de fonction, de consommation, de genre, etc. – sont brouillées, et où on évolue sur le fil d’une frontière tenue entre le bonheur de la noirceur et une apocalypse colorée.

Né en 1982, Renaud Jerez, artiste français dont la carrière s’est développée internationalement depuis sa sortie de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, élabore depuis plusieurs années une œuvre qui fait l’analyse selon laquelle la fiction est devenue grâce à la virtualité la réalité d’aujourd’hui. Ce futur longtemps imaginé s’est dans son travail effondré, recroquevillé, mais aussi réincarné en des personnages sculpturaux, qui sont aussi bien des momies précaires que futuristes. Ces squelettes bio-morphes, faussement bricolés, sont construits à base de tubes de PVC et câbles informatiques, recouverts de bandages et habillés de matériaux de récupération. Renaud Jerez nous transporte ainsi dans un univers dans lequel la biomécanique du corps humain est indiscernable de la réalité des technologies numériques. En 2014, il réfléchissait à la définition de singularité technologique, c’est-à-dire l’hypothèse que l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait des changements imprévisibles sur la société humaine, changements auxquels il donne la forme de ses robots-momies. Il pointe également du doigt l’existence d’un corps robotique qui intègre la prothèse comme élément indissociable de l’humain, ce que Danna Haraway, avec humour, appelle le cyborg. Ces figures reflètent une humanité étrange et parasitent un environnement faussement sur mesure. Le bricolage et la précarité des formes sabotent les notions d’hygiène et de fluidité chères à la civilisation contemporaine.

Si ses personnages sculpturaux sont la partie la plus connue et émergeante de son œuvre, le travail artistique de Renaud Jerez s’exprime sur des supports variés qui vont de la sculpture et de l’installation à la vidéo en passant par la peinture. Représentatif d’une génération d’artistes qui a compris qu’il n’y a plus de limite entre le réel et le virtuel, ou, s’il en reste une, qu’elle est à explorer, Renaud Jerez a souvent été mis en relation avec les artistes dits du post-Internet. Cependant, pour lui, l’Internet est "un outil et non un sujet". Le monde virtuel recèle aussi bien les bonheurs ou les malheurs, en tout cas toute la diversité de vie, d’une rue moderne : "L’Internet m’intéresse en tant qu’espace public sale et dangereux, tout comme la rue. Les deux sont pollués et ma culture est celle des espaces saturés par des espaces publicitaires et des graffiti hackers". Loin de tout délire immatériel, l’artiste porte un regard éveillé sur la réalité : « un ordinateur, c’est aussi la touche de doigts gras sur un écran, des poils tombés sur un clavier ». Il recherche donc la matérialité de cette virtualité. De même, si ses œuvres sont marquées par l’histoire de l’art – surréalisme, nouvelle objectivité, dada, ou plus récemment l’humour trash d’un Mike Kelley etc. -, l’arrière-plan culturel de son travail ne distingue plus culture historique et mainstream. Son œuvre se présente sous l’empreinte de tendances cyberpunks, sous l’égide des récits de la science-fiction et est traversée par l’animation japonaise et le manga. S’appuyant sur ces références, Renaud Jerez nous suggère avec humour les potentialités plastiques, mais aussi les potentiels dangers d’une époque transformée. Questionnant les réseaux et les mises en relation des autoroutes de l’information, il en met en scène aussi l’exclusion, culturelle et humaine. Prenant en compte les réalités corrosives de la culture Junk, les tréfonds du dark Internet et la surconsommation qui bouchonnent dangereusement les cyber-autoroutes de l’information, Renaud Jerez court-circuite les rêves de progrès.

Au cours de ces deux dernières années, Renaud Jerez s’est mis à créer des environnements domestiques autour de ses sculptures robotiques. Peuples inconnus et familiers à la fois, momies d’un futur dans le passé, ces personnages d’un temps incertain évoluent désormais dans un habitat familier et étrange. Pour l’exposition conçue pour l’ICA à Miami, l’enjeu de la vision, et de la vision modifiée par les écrans, s’est étendu à des structures-cabanes aux fenêtres de couleurs transparentes, modifiant le regard que l’on portait sur l’espace et les différentes parties de l’exposition. Plus récemment, Renaud Jerez s’est remis à la peinture, pratique qu’il avait abandonnée, et dont plusieurs exemples seront présents dans l’exposition, en proximité avec de nouvelles créations animées. Pour le projet aux Abattoirs, Renaud conçoit une habitation organique dans laquelle le visiteur circulera dans des pièces créées par l’artiste comme un environnement où seront intégrées des œuvres anciennes ou nouvelles. L’artiste, lui-même commissaire d’exposition à quelques reprises, imagine une exposition qui est une œuvre en soi, pour laquelle il a toujours recours à des matériaux de construction élémentaires fer, plâtre, cartons, papiers mâchés, etc.), recyclés ou recyclables, couplés à des matériaux synthétiques et caractéristiques de la civilisation contemporaine industrielle et bon marché (vêtements, parapluies, fourrures industrielles, etc.). De même, le mobilier de l’espace du musée à cet étage est imaginé par l’artiste (lumière, vitrine) et présente quelques œuvres sélectionnées par lui.

 

 

À propos de l'artiste…
 
Après avoir vécu à Berlin, Renaud Jerez (Né en 1982 à Narbonne, France) vit et travaille aujourd’hui entre la Suisse et la France. Il a étudié à l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon, puis à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris dont il est diplômé en 2007. Il a participé au Salon de Montrouge en 2010. Depuis, il a participé à de nombreuses expositions, jusqu’à être sélectionné pour la dernière Triennale du New Museum à New York. En 2014, il a sa première exposition solo Adideath à la galerie Crèvecoeur, qui le représente. La même année, il participe à Geographies of contamination à la David Roberts Art Foundation à Londres et est le commissaire de l’exposition Doom : Surface Contrôle au Magasin de Grenoble, dans laquelle il convie toute une scène émergente, à interroger l’omniprésence des écrans et de « l’image devenue information (sans racine et multipliable) ». Ses œuvres ont fait depuis l’objet de nombreuses expositions personnelles et collectives, tant au niveau national (Palais de Tokyo, 2014 ; Le Magasin, Centre National d’art Contemporain, Grenoble, 2014 ; Friche La Belle de Mai, Marseille, 2016, etc.) qu’à l’étranger (Woodmill, Londres, 2012 ; Lodos Contemporaneo, Mexico, 2014 ; GAMEC Bergame, 2014 ; Autocenter, Berlin, 2014 ; National Gallery de Prague, 2015, etc.). En 2015, son travail a été sélectionné pour la vitrine du New Museum à New York à l’occasion de la Triennale Surround Audience. En 2016, il a bénéficié de projets monographiques à la Fahrenheit Flax Foundation à Los Angeles, au MOCA de Los Angeles et à l’ICA de Miami. Plus récemment, signalons les projets collectifs Steps to Aeration (Tanya Leighton, Berlin), Utopia/Distopia (MAAT, Lisbonne) et Metamorphosis (KAI10 | Arthena Foundation, Düsseldorf).