les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse

David Altmejd, "Dreamtime" (16 mai-14 novembre 2009), "10 ans, un musée, un Frac, une collection" (2 avril-22 août 2010)

David Altmejd (né en 1974), invité en 2009 pour l'exposition "Dreamtime" qui s'est tenue dans la grotte du Mas d'Azil, a réalisé pour l'occasion une pièce inédite, Sans titre. En 2010, lors de l'exposition "10 ans, un musée, un Frac, une collection", qui s'est tenu aux Abattoirs l'artiste lui-même est venu réactiver sa pièce dans une configuration inédite.

Interview de David Altmejd

A espace extraordinaire, œuvres extraordinaires…

C’est probablement la conclusion qu’on pourrait tirer de l’exposition "Dreamtime", qui s’est tenue pour la première fois dans la grotte du Mas d’Azil (Ariège) du 16 mai au 14 novembre 2009. Elle avait pour but de peupler l’immense architecture intérieure de la grotte de créations d’artistes contemporains, afin de proposer au public une visite surprenante et hors norme.

Dans l’imaginaire collectif, l’image de la grotte peut suggérer l’idée d’une protection, d’une matrice rappelant le ventre maternel, ou au contraire évoquer les mystères du monde souterrain, d’une animalité première jusqu’aux forces surnaturelles.

Entrée de la grotte du Mas d'Azil

 

La grotte du Mas d’Azil offre au visiteur un spectacle époustouflant : constituée de plusieurs salles et galeries, c’est un vaste labyrinthe qui reste en partie inconnu ; il surprend par ses édifices naturels de roche, promontoires ou précipices. Son passé est aussi extrêmement riche : habité dès la préhistoire (paléolithique supérieur), des vestiges gallo-romains et médiévaux y ont été retrouvés ; il a servi de refuge pour les protestants pendant les guerres de religion…

Salle du Chaos, dans la grotte du Mas d'Azil

 

Dans un tel contexte, on comprendra que l’imagination des artistes invités pour l’occasion ait été fortement stimulée. Ce fut le cas pour l’artiste canadien David Altmejd : il dit avoir été frappé, lors de sa première visite dans la grotte, par la noirceur et par l’immensité du lieu. L’artiste travaillait alors sur des personnages géants, constitués d’éclats de miroirs : il était dès lors tentant d’en créer un pour cette grotte, où il aurait été dans son habitat naturel. Mais après réflexion, il lui a semblé plus intéressant d’y placer des figures à taille humaine qui pourraient créer une sorte de vertige et mettre en tension l’espace en jouant sur les échelles.

C’est ainsi qu'est née son œuvre. Six silhouettes qui se dressent, mystérieuses et envoûtantes, sur les promontoires rocheux de la plus grande salle du Mas d’Azil, la Salle du Chaos ; six figures que l’on peut identifier mais qui échappent à la compréhension, comme si leur présence répondait à une logique qui nous dépasse. Gardiens ou sentinelles, ces personnages d’une étrange beauté s’intègrent parfaitement au décor de la grotte et accrochent le regard par leur blancheur qui semble, dans un espace si sombre, presque surnaturelle.

Ces anges en quelque sorte font l’objet de tout un jeu de contrastes avec l’espace de la grotte : par leur taille d’abord, mais aussi par toute la symbolique attachée à la figure de l’ange. On est surpris de trouver dans ce lieu souterrain un personnage censé être aérien, lumineux et léger. L’identification à l’image traditionnelle de l’ange est brouillée, perturbée par les déformations que l’on observe sur les sculptures de David Altmejd.

Elles apparaissent dispersées autour de la salle : l’un des anges  a un long nez pointu, ses ailes repliées derrière lui ; un autre, les bras levés, tient une boule d’où sort une flamme. Au-dessus de lui un ange aux fines ailes déployées a le visage caché par de multiples mains. Un autre encore semble être en train de prendre feu, et un peu plus bas son voisin a la tête et la queue d’un oiseau exotique. Le dernier, aux ailes déployées, tient dans chaque main une flamme. La moitié d’entre eux ont le torse recouvert de mains ouvertes, qui semblent s’agiter.

Exposition "Dreamtime", grotte du Mas d'Azil (2009); photogr. A. Morin © David AltmejdExposition "Dreamtime", grotte du Mas d'Azil (2009); photogr. A. Morin © David AltmejdExposition "Dreamtime", grotte du Mas d'Azil (2009); photogr. A. Morin © David AltmejdExposition "Dreamtime", grotte du Mas d'Azil (2009); photogr. A. Morin © David AltmejdExposition "Dreamtime", grotte du Mas d'Azil (2009); photogr. A. Morin © David AltmejdExposition "Dreamtime", grotte du Mas d'Azil (2009); photogr. A. Morin © David Altmejd

Pourtant, malgré ces grandes différences, il paraît évident que ces figures fonctionnent ensemble, inséparables les uns des autres. Tournés vers l’intérieur comme vers le centre invisible de la salle, on a l’impression qu’elles participent à une sorte de cérémonie, un rituel  que nous ne pouvons pas comprendre. Leurs attitudes, leurs gestes résistent à toute explication, même si l’on perçoit une certaine logique de par la présence du feu ou des mains à plusieurs reprises. Le spectateur peut leur prêter des identités diverses : anges gardiens ou anges déchus, habitants du lieu, divinités mystérieuses…

Proposer une œuvre à la signification ouverte était très important pour l’artiste. Dans les œuvres de David Altmejd se retrouve souvent cet intérêt pour la transformation, la métamorphose qui se manifeste dans les anges du Mas d’Azil (la figure du loup-garou est ainsi devenue récurrente dans son travail). Il aime associer différentes matières pour exploiter leur contraste, et a la volonté permanente d’animer ses sculptures en mettant en valeur l’énergie qui s’en dégage. Il s’intéresse également à tout ce qui est étrange, organique, et aux mécanismes complexes des rêves. Or, de façon surprenante, il fait preuve ici d’une sobriété qui contraste avec ses précédents travaux, souvent composés d’une multitude d’éléments : la monumentalité de la salle du Chaos, qui a quelque chose de sacré, suffit probablement à magnifier la présence de ces quelques silhouettes dispersées.

Dans un tel espace, la mise en scène compte beaucoup, notamment le positionnement et l’éclairage des sculptures. Placés sur des promontoires rocheux, on voit les personnages en contre-plongée : ce piédestal naturel renforce leur statut de gardiens, de guetteurs. L’éclairage se fait par dessous ou par derrière et produit ainsi un effet de surnaturel prononcé. L’aspect granuleux et irrégulier de la matière, bien visible, lui confère un côté assez brut voire organique.

Pour le choix de cette matière, l’artiste a préféré user de simplicité. Les anges sont constitués de plâtre de dentiste, apposé par bandelettes sur une structure métallique remplie de mousse de polystyrène. Altmejd, qui vit et travaille à New York, a là-bas tous les matériaux possibles à sa disposition ; mais lorsqu’il s’est rendu au village du Mas d’Azil pour exécuter l’œuvre, il a voulu utiliser une technique qui ne poserait pas de problème d’approvisionnement ni de manipulation. D’où le choix du plâtre, qui donne aux anges cet aspect à la fois fragile et solide, entre tissu et minéral.

Acquise par les Abattoirs en 2009, l’œuvre de David Altmejd a été présentée de nouveau l’année suivante dans le cadre de l’exposition "10 ans, un musée, un Frac, une collection", qui s'est tenue du 2 avril au 22 août 2010. Faire entrer dans un musée ces sculptures conçues pour l’espace d’une grotte était  un pari risqué…

L’artiste a donc choisi de repenser la disposition des sculptures. Les anges se trouvent ici en conciliabule, formant un cercle serré (quelques changements ont dû être apportés à leur apparence pour pouvoir les rapprocher : l’ange qui avait une flamme dans chaque main les perd, celui qui ressemble à un oiseau n’a plus de queue…). Au milieu des murs blancs, leur couleur est beaucoup moins saisissante ; elle fait davantage référence à la tradition muséale des sculptures classiques en marbre, d’autant plus que les Anges sont placés sur un socle. Pourtant, le principe même du musée est comme nié par la disposition des personnages, qui au lieu de s’exposer se cachent : serrés les uns contre les autres, ils laissent peu de place au regard et obligent le spectateur à les observer sous tous les angles. Leur réunion nous laisse à l’écart… et paradoxalement stimule notre curiosité.

David Altmejd; photogr. S. Léonard © David AltmejdDavid Altmejd; photogr. S. Léonard © David AltmejdDavid Altmejd; photogr. S. Léonard © David AltmejdDavid Altmejd; photogr. S. Léonard © David AltmejdExposition "10 ans, un musée, un Frac, une collection"; photogr. S. LéonardExposition "10 ans, un musée, un Frac, une collection"; photogr. S. LéonardExposition "10 ans, un musée, un Frac, une collection"; photogr. S. Léonard

Cette œuvre, depuis "Dreamtime", a gardé tout son mystère. Son emplacement, dans la salle Picasso, conserve l’effet "cathédrale" de la grotte, même si l’on peut désormais la contempler d’en haut. Lorsque les personnages sont en cercle, l’impression qu’ils assistent à une cérémonie est beaucoup plus forte, cette fois concentrée autour de la flamme qu’élève l’un des protagonistes ; elle semble être la clé de la scène. Mais le sens du rituel qui se déroule n’est pas révélé pour autant, d’autant plus que la proximité avec les sculptures fait ressortir leur absence d’expression : elles restent inaccessibles, et pourtant d’une étonnante beauté.

Les anges de David Altmejd garderont cette disposition lors de leur installation dans l’Abbaye de Flaran (bâtisse Cistercienne à la fois romane et gothique) dans le Gers, du 21 mai 2011 au 30 avril 2012. Ils prennent, dans ce lieu à vocation sacré, une apparence tout autre. Bien qu’ils fassent penser aux statues que l’on a l’habitude de  trouver dans les lieux saints, ils ne leur ressemblent pas ; peut-on encore les désigner comme des anges, au sens où l’entend la tradition chrétienne ? L’incertitude quant à leur identité est donc mise en avant (l’artiste précise qu’il voit l’ange comme une figure profondément ancrée dans l’imaginaire collectif, des représentations de personnages ailés ayant été retrouvées dans des vestiges antérieurs à l’âge chrétien), et ils semblent nier une fois de plus la fonction à laquelle le lieu devrait les conditionner.

Le titre de l’exposition, "Mystère, mystères...", correspond on ne peut mieux à la sculpture d’Altmejd. Il fait référence au Mystère religieux de l’eucharistie, qu’on peut mettre en parallèle avec le geste de l’ange qui élève la boule enflammée tout comme le prêtre élève l’hostie lors de la consécration du pain. Ce Mystère sacré est confronté à d’autres types de mystères, terrestres ou surnaturels : ici, peut-être, l’identité des personnages, leurs métamorphoses ou leur étrange cérémonie.

L'abbaye de Flaran; photogr. Droits réservésExposition "Mystères, mystères..."; photogr. E. Goupy © David AltmejdExposition "Mystères, mystères..."; photogr. E. Goupy © David AltmejdExposition "Mystères, mystères..."; photogr. E. Goupy © David AltmejdExposition "Mystères, mystères..."; photogr. E. Goupy © David AltmejdExposition "Mystères, mystères..."; photgr. E. Goupy © David AltmejdExposition "Mystères, mystères..."; photogr. E. Goupy © David AltmejdExposition "Mystères, mystères..."; photogr. E. Goupy © David AltmejdExposition "Mystères, mystères..."; photogr. E. Goupy © David Altmejd

Les Anges de David Altmejd forment une œuvre capable de se métamorphoser pour s’adapter à des espaces divers, qui tous éclairent la sculpture sous une nouvelle facette. Pourtant elle ne se départit jamais de son mystère, ni de l’étrange séduction qu’elle exerce sur le spectateur. On la regarde avec fascination, comme si elle nous permettait d’apercevoir une scène d’un autre monde ; quelque chose de secret et de solennel  qui impose à chacun le respect, la contemplation et le silence.