Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Dado, le bruit et la fureur

La collection des Abattoirs, riche du dépôt de la majeure partie de la donation Cordier, permet de découvrir une centaine d’œuvres de Dado, dont 73 issues de la donation. Cette réunion, la plus importante dans une institution  française, nous donne l’aperçu d’une vie vouée à l’art et la peinture.

"Rien de ce qui est ne me satisfait. La nature est laide et je préfère les monstres de ma fantaisie à la trivialité positive." Cette phrase de Baudelaire s’adapte parfaitement à l’art de Dado, de son vrai nom Miodrag Djuric, né en 1933 au Monténégro et décédé en région parisienne en 2010.

Après avoir obtenu son diplôme aux Beaux-arts de Belgrade, Dado débarque à Paris en 1956 et fait connaissance avec Dubuffet et Matta dans l’atelier de lithographie qui l’emploie. C’est Horst Egon Kalinowski, artiste allemand, qui lui fait rencontrer Daniel Cordier, qui devient son marchand. Il se lie alors d’amitié avec Bernard Réquichot, un autre des artistes représenté par la galerie Cordier.

Entre 1958 et 1965, Daniel Cordier expose Dado six fois, à la fois à Paris, Francfort et New York. Pour le marchand, l’artiste est un " […] un petit bonhomme barbu, débraillé, à la voix douce, au langage châtié, à la fois moqueur et triste […] " et dont la peinture est celle " […] de la sérénité au-delà du désespoir […]. Un monde de catastrophes atomiques où le génie de quelques-uns n’aura servi qu’à corrompre et mutiler l’esprit de tous les autres."

Le Cycliste, réalisée à Belgrade en 1955 est une peinture a la facture lisse et descriptive, aux couleurs vives. Cette première phase de l’œuvre de Dado est comme une réduction de l’homme à un jouet mécanique, dans un univers d’objets et de jouets cassés qui s’entassent : des toupies, des roues, des cônes. Ce sont certes des objets, mais qui semblent étrangement doués de vie….Ce cycliste est à la fois drôle et pathétique : boursouflé, incapable d’avancer car trop lourd ou trop encombré, tenant dans ses mains une effigie déglinguée. Certains exégètes ont pu y voir une évocation fantaisiste des pouvoirs totalitaires. D’une certaine manière, Triomphe de la mort (1955) semble donner à voir plus explicitement cette folie totalitaire, que Dado a connu avec la dictature de Tito.

Le Cycliste (1995) Photogr. MNAM-CCI © Adagp, Paris

Triomphe de la mort (1955) Photogr. MNAM-CCI © Adagp, Paris

Après son arrivée à Paris, son style change : il cesse de considérer la toile comme un espace à couvrir d’objets peints de manière relativement classique ou en trompe-l’œil. Peut-être faut-il y voir l’influence ou tout au moins la découverte par Dado de l’œuvre de Michaux, Réquichot ou Dubuffet.

Dans L’Architecte, toile de 1959, Dado remet en cause la matière même de la peinture ; le réalisme plastique ne suffit plus à évoquer l’irréalisme mental et ce qui est aléatoire ou mouvant doit s’exprimer de la même façon : par touches, par taches, par fragmentation, dissolution ou agrégats. Dans cette biologie de la pierre, les chairs de l’architecte craquèlent, les formes se décomposent, deviennent spongieuses dans un monde qui s’écroule. Peut-être qu’en cette période, Dado assume "la condition nucléaire" qui est celle de son époque : Hiroshima, Nagasaki dépasse l’entendement. La réalité est déjà un tel désastre qu’elle inclut l’exagération et les excès : dès lors, l’imagination de Dado s’avère sans limite pour évoquer l’innommable.

L'Architecte (1959) Photogr. MNAM-CCI © Adagp, Paris

Dado était l’ami de Bernard Réquichot, un autre des artistes représenté par la galerie Cordier, qui se suicide en 1961, à l’âge de 32 ans. Avant de connaitre l’homme, Réquichot avait repéré l’artiste, car il avait vu Le Cycliste chez Daniel Cordier et souhaitait se porter acquéreur de l’œuvre.

Les deux artistes échangeaient sur l’art, la littérature et se rendaient ensemble chez l’équarisseur à la recherche d’ossements pour leurs œuvres, ce qui semble être pour Dado le point culminant d’une amitié et d’une complicité fulgurante. Celui-ci décrit longuement leurs virées chez l’équarisseur, sa jubilation à l’évocation de l’odeur, des fluides divers qui s’échappent encore des animaux morts, du tas de cadavres de chevaux les quatre fers en l’air qui lui rappelle Uccello, du bruit de la mâchoire des vers de terre que les équarisseurs laissaient pulluler pour aller ensuite à la pêche…et de ses chamailleries avec Réquichot pour récupérer des os iliaques, les plus rares parait-t-il car les plus fragiles…

En 2002, les Abattoirs sont revenus sur cette connivence artistique à travers une exposition, "Dado – Réquichot : La Guerre des nerfs", du nom d’une œuvre de Réquichot, Episode de la guerre des nerfs, de 1957. En effet, pour l’artiste, la peinture était une gesticulation consciente de la pensée et des nerfs, comme une ouverture sur le vif. Son expérience plastique n’est d’ailleurs pas sans rappeler celles de Georges Bataille ou Antonin Artaud, elles aussi fiévreuse et orageuses.

Conçue par Catherine Gaich, alors conservatrice aux Abattoirs, et organisée selon trois grands axes, Leçon d’anatomie, Prolifération organique, La Guerre des nerfs, l’exposition permet de mettre en lumière les affinités existantes dans leurs œuvres respectives.

Pour elle, "si les deux artistes ne s’influencent pas directement au temps de leur amitié, de 1958 à 1961, leurs univers présentent certaines affinités : un intérêt commun pour le dessin et le collage, une fascination mutuelle pour l’organique, la prolifération et une “nouvelle anatomie.” Difficile à classer dans l’histoire de l’art au centre des courants expressionnistes, de l’art brut, du lettrisme et du surréalisme, ces deux “comètes” (Alain Jouffroy) pratiquent un art personnel, original et obsessionnel."

Cette présentation, en plus d’être un hommage à Daniel Cordier, ardent défenseur des deux artistes, a permis à Dado de renouer un dialogue posthume avec son ami disparu depuis 41 ans. Preuve en est cette Lettre à Bernard Réquichot, réalisée en 1997 et que Dado a donné aux Abattoirs à l’issue de l’exposition.

Lettre à Bernard Réquichot (1997) Photogr. Grand Rond Production © Adagp, Paris

Chaque peinture est un meurtre...

A La prolifération, le bourgeonnement, l’expansion répondent la fragmentation et la dissolution. L'art de Dado devient un grand théâtre baroque, dans lequel une grande famille de monstres, d’estropiés, de débiles s’agitent en tous sens. Avec beaucoup d’humour, de gaieté obscène et de cruauté grotesque, Dado donne naissance à un grand bestiaire qui évoque moins un monde irréel que l’humanité, pathétique et périssable, parfois détestable mais aussi sublime. Dans un grand élan d’écriture automatique, l’artiste laisse sa main transcrire les images que son esprit fait naitre. En somme, c’est une forme d’exorcisme : Dado compare l’œuvre, le dessin, la peinture à une maladie dont il faut se débarrasser, un abcès purulent qu’il faut crever. Il évoque souvent la tension et la nervosité qui l’envahissent au moment de commencer une nouvelle peinture : "Je blesse mes peintures. Je les détruis, je les redétruis. J’y fais comme des incisions […] Chaque peinture est un meurtre..."

Dessinateur virtuose, Dado est aussi un coloriste hors du commun, sa palette raffinée et précieuse étant toujours un prétexte à des images et des scènes calamiteuses, comme dans La Chapelle Saint Lazare (1997-1999) ou Scène de guerre (1998-1999), grandes toiles données par l’artiste aux Abattoirs. Les roses laiteux se mêlent aux bleus lavande, traités tout en transparence aquatique. Mais que leur douceur ne nous trompe pas, ces couleurs semblent agir sur les personnages du petit monde de Dado comme des gaz délétères. Nous sommes entrés dans le cauchemar d’un autre, si toutefois ce songe en est bien un… "En fin de compte, je crois que ma fantaisie est une sorte de réalité. Je crois que mes dessins contiennent ce que Victor Brauner appelait des "signes avant-coureurs" - des indications de choses qui vont nous arriver."

La Chapelle Saint Lazare (1997-1999) Photogr. Grand Rond Production © Adago, Paris

Scène de guerre (1998-1999) Photogr. Grand Rond Production © Adagp, Paris

Un des derniers projets de l’artiste a consisté en un hommage à Irène Nemirovsky, romancière russe chassée par la révolution bolchévique et qui se refugia en France avant d’être assassinée à Auschwitz en 1942. Elle laisse un manuscrit inachevé, Suite Française, que sa fille Denise Epstein fait publier en 2004 et qui obtient le prix Renaudot à titre posthume. A la lecture du livre, Dado est bouleversé. Il donne alors naissance à une série d’œuvres, Les oiseaux d’Auschwitz, qu’il rebaptise finalement Les oiseaux d’Irène : "Ces oiseaux, c’est moi qui les ai faits mais ils s’étaient d’abord envolés d’une âme essaimée à sa mort à tous les vents d’Auschwitz." Et d’ajouter qu’Irène était d’une beauté fascinante, qui lui rappelait sa propre mère.

Cet hommage de Dado a été essentiellement réalisé sur les pages d’un manuel d’ornithologie et sur certains feuillets du manuscrit de Suite française que Denise Epstein lui a donné.

L’artiste souhaitait faire de cette série un véritable hommage, comme un mémorial à la mémoire d’Irène. Transposées sur des plaques de céramiques et organisées en trois grands panneaux, Les Oiseaux d’Irène ont été généreusement offerts par Dado aux Abattoirs, qui l’ont ensuite mise en dépôt à l’Université de lettres et sciences humaines de Toulouse le Mirail.

Manifestant une grande empathie avec la romancière tragiquement disparue, Dado laisse sourdre les oiseaux de son propre ciel, habité et tourmenté (Pensons ici à Antonin Artaud et ses dessins d’exorcisme, furieusement griffonnés sur des centaines de pages). Sur certaines planches, on devine la présence d’une structure reconnaissable mais le plus souvent noyée dans un chaos de rêveries colorées. Et ces oiseaux-là ne sont pas légers, prêt pour l’envol : ils appartiennent à ce que l’artiste appelle les "dadomorphes" et les "dadopathes" qui constituent en quelque sorte la famille du peintre : des êtres de souffrance et de solitude, déchirés et sans identité.

Les oiseaux d'Irène (2007-2008) Photogr. B.G. © Adagp, Paris

Les oiseaux d'Irène (détail) Photogr. Droits réservés © Adagp, Paris

Les oiseaux d'Irène (détail) Photogr. droits réservés © Adagp, Paris

Les oiseaux d'Irène (détail) Photogr. Droits réservés © Adagp, Paris