Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Stéphane Thidet, "Sans titre (Le Refuge)" (2007)

Depuis ses premières œuvres, Stéphane Thidet ne cherche pas tant à détourner le réel, qu’à créer sans cesse une fiction exutoire. Jouant des formes plastiques et des paradoxes de la perception, son univers souvent déroutant, voire inquiétant,  conduit le spectateur vers d’étranges limites.

" Sans titre (Le Refuge)" (2007)

424 x 560 x 400 cm
Bois, plafond de pluie, meubles (tabouret, chaise), objets divers
Frac Midi-Pyrénées, les Abattoirs, Toulouse
Inv. 2009.7.15
 

 

 “There is no dark side of the moon really. Matter of fact it’s all dark

 “Eclipse”, The Dark side of the Moon, The Pink Floyd

 

Qu’elle soit objet, sculpture, vidéo , installation, chaque œuvre de Stéphane Thidet s’inscrit dans un processus récurrent d’une réappropriation du champ de l’imaginaire, oscillant entre une poésie immédiate et son glissement menaçant.

L’artiste définit ses créations comme celles d’un univers « de douce violence », qui ne cherche pas à « imaginer de nouvelles formes », mais simplement « à travailler avec le monde qui l’entoure », s’attachant à brouiller les pistes d’une réalité hybride qui conjugue le jeu de lectures croisées.

Premières expositions

Dès la fin des années 90, Stéphane Thidet expose en France et à l'étranger, seul ou en collaboration avec le collectif Mix, dont il fait alors partie. Diplômé de  l'Ecole des Beaux-Arts de Rouen en 1996, et des Beaux-Arts de Paris en 2002, il participe la même année à l'exposition des diplômés de l'ENSBA, dans laquelle il présente une installation,  Planches, piste de danse balayée de deux lents projecteurs sur le rythme lent d’une musique atone, qui offre le spectacle mélancolique d’une fête désertée. En 2005, la vidéo Du vent dans les champs reproduit la course-poursuite dans un champ de maïs d’une caméra qui semble ne pas vouloir perdre l’homme filmé. Celui-ci n’est vu que de dos, les plants de maïs sont gigantesques, la course sans fin… Impossible de savoir si l’homme fuit un agresseur, ou se fuit  lui-même…angoissant ! Une autre vidéo, Ask  (2006) présente un squelette dansant, de nuit, sous la lumière d’un réverbère. En contrepoint de ce ballet macabre, des aboiements de chien, des bruits de moteur… autant d’incursions décalées dans cette vision hallucinatoire.

La photographie occupe une place particulière dans le travail de Stéphane Thidet. Traitées  en séries, elles sont une étape de repérage dans l’élaboration de l’univers de l’artiste. En 2006, les photographies de la série Park # font appel à des peurs irrationnelles, celles de l'abandon et de la fin du monde. Wildlife  (2007), reprenant les standards de la photographie de paysage, stigmatise aussi les fissures et la vacuité d’une nature artificielle jouant la mimesis d’une nature sauvage.

Dans l’utilisation de ces différents médias, la trame commune reste l’hybridation du réel par de subtils processus de transformation d’un onirisme souvent déstabilisant. Que ce soit un tapis de billard, dans une sombre salle de jeux, se soulevant en vertes montagnes [Sans titre (Je veux dire qu’il pourrait très bien exister, théoriquement, au milieu de cette table […]), 200], ou deux tonnes de confettis noirs amassés en un terril lugubre [Sans titre (Le terril), 2008], l’univers de l’artiste oscille alors entre mélancolie et désenchantement. Mais le travail de Stéphane Thidet se nourrit aussi de la résonance des mythes et des contes dans l’inconscient collectif. Ainsi, en 2009, il introduit, le temps d’un été, une meute de six loups dans les douves du  parc du Château de Nantes. Le sauvage au cœur de la ville…

Au-delà de ces jeux de distorsion du réel, certaines pièces de Thidet sous-tendent une forme d’interrogation sur la « mise en péril » comme champ des possibles. Le déclin est alors pensé non comme une amorce de la fin, mais comme une alternative d’existence de ce qui nous entoure. C’est l’articulation qui sous-tend l’ensemble des pièces présentées en 2010, à la Galerie Aline Vidal à Paris, dans une exposition monographique intitulée Impasse. Une installation baptisée  La crue met en scène une  barque à semi-enfouie et confondue dans le parquet sur lequel elle est  installée. 

Une autre œuvre intitulée Chair joue sur les mots …Deux chaises (chair en anglais..), installées côté à côte, n’incitent nullement à leur fonction usuelle tant leur matière est entamée jusqu’à faire apparaître les strates du bois, en quelque sorte comme dépouillées de leur chair. L’identité de l’objet de base est ici remise en question, attaquée au sens physique du terme, pour atteindre une existence paradoxale. Rejoignant le genre de la Vanité, l’œuvre semble alors nous interroger sur la notion de « superflu ».

 

 

Expo Le Printemps de septembre, les Abattoirs, 2007; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. B. Delorme © S. ThidetExpo 10 ans des Abattoirs, 2010 ; photogr. S. Leonard © S. Thidet

En 2007, Wheeeeel, le Printemps de septembre à Toulouse

Produite et présentée en 2007 au Printemps de septembre à Toulouse, l’œuvre intitulée Sans titre ( Le Refuge)  installe d’emblée le spectateur dans un univers fictionnel…Imaginez un environnement sombre et hostile…une forêt par exemple, dans lequel vous avancez, de nuit, un  peu perdu….Au loin, une lumière tremble et vacille. Vous vous approchez, avec l’espoir de trouver un abri, un lieu où vous serez accueilli et guidé…Mais en avançant, un bruit d’eau se précise… Les contours de la cabane émergent petit à petit de la nuit, le halo d’un plafonnier blafard dégouline de pluie…et, arrivé au seuil de l’abri, le « refuge » pourtant ouvert, sans porte ni barrière, se révèle franchement inhospitalier….Traversés d’une pluie diluvienne, ses murs, ses meubles, et les quelques livres épars ne sont plus que surfaces saturées de ce déluge que rien ne semble pouvoir arrêter….Ce thème du « refuge », qui correspond au besoin fondamental de sécurité et de bien-être, se heurte ici à un renversement des valeurs. L’artiste joue à changer l’ordre des choses de manière à voir le monde différemment. Il se plaît, dit-il, à « brouiller les pistes »… De cet intérieur se dégage a priori un sentiment de délabrement, de lente destruction, que la poésie qui se  dégage de la rencontre fortuite entre une forme archaïque d’architecture (la cabane) et une forme primaire d’évènement (la pluie) vient adoucir, et délivre presque l’œuvre de ses contingences matérielles….

De cette vision étrange qui se joue du réel émerge un onirisme poétique mi doux- mi amer, qui traverse de part en part l’œuvre de Stéphane Thidet.

Le Refuge aux Abattoirs

Commandée par le Centre national des arts plastiques pour l'édition 2007 du Printemps de septembre à Toulouse, l'oeuvre a ensuite intégré les collections des Abattoirs. Lors de son inscription à l'inventaire, la question du titre fut soulevée...L'artiste souhaitait-il vraiment que l'on mentionne : "Sans titre " suivi du terme "Le Refuge" ? ou devait-on supprimer le "Sans titre" ? La pratique du double titre est courante chez Stéphane Thidet. Interrogé sur ce point par Valérie Da Costa, en 2010,  il  a répondu :

"C'est pour moi un moyen de réfléchir à cette formule classique, presque stéréotypée du "sans titre", et, paradoxalement, à ce besoin que l'on a de nommmer les choses alors qu'elles ne nécessitent pas de clef particulière pour être appréhendées. Il s'agit donc de ne pas poétiser une oeuvre avec un titre mais de le considérer au contraire comme une nomenclature qui désigne un objet . (...)" Stéphane Thidet interviewé par Valérie Da Costa, "Déranger l'ordinaire" in Catalogue Stéphane Thidet: acte I. -Paris : Galerie Aline Vidal ; Béthune : Lab-Labanque ; Saint-Nazaire : Le Grand café, 2010.

A propos de l'oeuvre des Abattoirs, Stéphane Thidet ayant été questionné  sur le titre  (avant la lecture des remarques ci-dessus !) , sa réponse fut bien évidemment de maintenir la formulation : "Sans titre (Le Refuge)" !

 

Sans titre (Le Refuge) a été présentée plusieurs fois aux Abattoirs, notamment dans le cadre de l'expo "anniversaire" des 10 ans du musée et du Frac.