Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Pipeline Field, Michael Beutler

A la suite de l’exposition « La vie des formes » aux Abattoirs en 2012 où était présentée Panorama de Michael Beutler, un processus d’acquisition d’une œuvre de l’artiste est mis en place. L’œuvre choisie s’intitule Pipeline Field (champs de tuyaux/tubes) et elle est activée en 2014, "hors les murs".

Si l’œuvre Pipeline Field semble avoir été conçue pour habiter ce lieu qu’est la Chapelle Saint-Jacques de Saint-Gaudens, les pipelines, tubes en papier de la marque Tetra Pak® que Beutler assemble et enroule, sont des récurrences dans l’œuvre de l’artiste. Ces pipelines apparaissent comme un outil à la réalisation d’un ensemble, d’une œuvre qui adopte des noms différents selon les lieux qu’elle envahit. Beutler pense l’agencement de son œuvre en fonction du lieu que l’œuvre devra habiter. Avant le montage et avant même la conception de l’œuvre, il cherche à s’approprier un espace en s’y rendant à plusieurs reprises et en y laissant promener son imaginaire.

Lors de l’exposition « La vie des formes » aux Abattoirs en 2012, Beutler explique que son œuvre Panorama résulte à la fois d’un assemblage de travaux plus anciens appartenant à son répertoire et de l’optimisation du volume de l’œuvre dans un espace. Cette réalisation, sorte de porte tambour gigantesque - il n’a jamais produit une œuvre aussi grande -, ferme la nef des Abattoirs tout en ménageant un cadre mobile. L’architecture créée veut s’insérer dans un lieu en tant que volume, dans un espace prédéfini et cadré. Elle se veut conception architecturale originale et nouvelle au sein même d’une architecture. Beutler n’aime pas la neutralité du white cube mais aime en revanche montrer les outils qui ont servi à produire l’œuvre.

Panorama, Michael Beutler, exposition " La vie des formes ", les Abattoirs, Toulouse, 2012 ; Photo : Cedrick EymenierPanorama, Michael Beutler, exposition " La vie des formes ", les Abattoirs, Toulouse, 2012 ; Photo : Cedrick EymenierPanorama, Michael Beutler, exposition " La vie des formes ", les Abattoirs, Toulouse, 2012 ; Photo : Cedrick EymenierPanorama, Michael Beutler, exposition " La vie des formes ", les Abattoirs, Toulouse, 2012 ; Photo : Cedrick EymenierPanorama, Michael Beutler, exposition " La vie des formes ", les Abattoirs, Toulouse, 2012 ; Photo : Cedrick Eymenier

Pour le directeur des Abattoirs - Frac Midi-Pyrénées, Olivier Michelon, il s’agit d’acquérir une œuvre de Michaël Beutler autorisant des immersions dans différents lieux, différents espaces (à priori plus petits que la nef des Abattoirs). Revenir au module "pipeline" apparait pour l’artiste la proposition la plus juste. Pipeline Field dans la collection (première entrée de Michaël Beutler dans une collection publique française), malgré les exigences d’une réalisation à chaque fois réinventée et refabriquée, répond parfaitement aux missions de mouvement, de diffusion des œuvres d’une structure comme les Abattoirs - Frac Midi-Pyrénées. Outre la production nécessitant du Tetra Pak® et du fil de fer, la réalité matérielle de l’acquisition Pipeline field est contenue dans trois machines de production en bois et métal.

Beutler dit avoir eu l’idée des pipelines lors d’un voyage à Rotterdam où s’offraient à lui, lors d’une balade à vélo, des tubes déposés au milieu d’une zone industrielle qui attendaient simplement d’être transportés. Les pipelines seraient alors pour lui une résurgence de ce paysage industriel qui, tels des conduits de cheminée métalliques, seraient disposés de manière hasardeuse dans un espace interchangeable. Mais Beutler ne fait pas un travail de stockage au même titre que celui d’un stockage d’usine. Il réalise même l’effet inverse en détournant la fonction que l’on pourrait assigner à des pipelines grâce aux matériaux qu’il utilise. La légèreté et la malléabilité du papier et du carton remplacent la lourdeur de matériaux comme l’acier. Le « stockage » n’est plus fortuit mais il est entièrement réfléchi. L’espace doit pouvoir recevoir l’œuvre et participer à sa création. La production s’opère uniquement pour un lieu, avec une perspective continue mais finie. L’obligation devient ludique, la perfection mouvante, le collectif volontaire et généreux (les conditions idéales de production nécessitent dix personnes).

La première version de Pipeline Field est présentée en 2008, à la Bonniers Konthall de Stockholm et s’intitule alors Kottgubbar and the Memphis pipeline. Dans cet espace très contemporain, tout en transparence et ponctué de fines colonnes, il déploie un champ de tubes colorés.

 

Kottgubbar and the Memphis pipeline, Michael Beutler, exposition " Michael Butler ", BonniersKonsthall, 2008 ; Photo : Bonnierskonsthall

 

En 2010, à la Art Basel, Beutler stabilise le titre - Pipeline Field - et restreint la tonalité des tubes à quelques nuances de blanc. A noter, Pipeline Field peut être réactivée en couleur. L’essentiel tient dans le champ des possibles qu’offre un espace ouvert aux événements dans lequel l’artiste-instructeur "fabrique" son art avec l’assistance d’une synergie de forces.

Pipeline Field, Michael Butler, Art basel, 2010 ; Photo : Wolfgang Günzel / Courtesy Galerie Bärbel Grässlin, Francfort.

Par le dialogue permanent de l’œuvre avec l’architecture, il est certain que l’œuvre s’imbrique dans un ensemble auquel elle doit répondre en affirmant sa propre valeur architecturale et constructive. Pipeline Field crée un espace aussi bien qu’elle l’habite. Au lieu de disparaître, tous les éléments qui composent l’œuvre sont amenés à la renouveler.
Dans la chapelle Saint-Jacques, le motif des colonnes et de la verticalité s’impose comme un lien entre les deux architectures. Cependant, même ici, "la colonne-pipeline" malgré sa force constructive détient la mollesse d’un corps absorbant l’enjeu collectif que recouvre son travail. Cette souplesse impulse justement le dialogue entre deux architectures autonomes et joue avec les différentes variations que les pipelines peuvent lui offrir. Son travail s’apparente plus à un jeu qu’à un travail d’usine. L’art pour Beutler est un jeu de modulation entre les différentes possibilités offertes par un matériau ; ici le papier Tetra Pak® et son imbrication dans l’espace créant une œuvre sur mesure. Il joue avec les diamètres, les différents papiers, les longueurs de ses colonnes pour donner à voir un assemblage de fragments qui forment un tout cohérent et autonome. Le module pipeline garantie à la fois liberté, amusement et permanence d’une œuvre dans l’espace.

Vernissage de l'exposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 - Michael Beutler à droite, Olivier Michelon à gauche ; Photo : William GourdinVernissage de l'exposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : T. Santini - régie des AbattoirsExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : T. Santini - régie des AbattoirsExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : T. Santini - régie des AbattoirsExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : T. Santini - régie des AbattoirsExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : William GourdinExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : T. Santini - régie des AbattoirsExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : T. Santini - régie des AbattoirsExposition " Pipeline Field / Michael Beutler ", Chapelle Saint-Jacques, Saint-Gaudens, 2014 ; Photo : T. Santini - régie des Abattoirs

Pourtant son travail relève presque d’une technique archaïque de production en laissant une place importante au travail manuel de l’artisan. Réalisées à l'aide de machines archaïques qu'il conçoit lui-même et issues d'un travail collectif organisé à la manière d'une chaîne de fabrication libre et inventive, ses constructions relèvent de moyens et d'énergies contradictoires : elles sont à la fois bricolées et très précises, imposantes et fragiles, simples et techniques, manuelles et mécaniques. C'est à cet endroit d'indétermination entre forme finie et processus de production que sa sculpture advient. Création et montage se font sur un seul et même lieu procurant ainsi le sentiment que l'espace de l'exposition et l'espace de l'atelier se confondent. Il s’attaque ainsi à l’atonie de la standardisation et propose un tout nouveau cheminement de production technique et de création artistique. D’ailleurs Beutler dit avec humour qu’une fois que l’équipe constituée sur un montage de Pipeline Field aura pris en main les machines, elle ne pourra plus s’arrêter de produire des tubes... une sorte d’addiction positive.


C’est la façon dont entrent dans l’œuvre à la fois le produit fini et le processus de création qui fait de Pipeline Field une œuvre originale. L’artiste offre à la vue tant les outils que les produits de l’art. Ce mécanisme archaïque s’oppose à un processus que l’on retrouve standardisé dans les industries. La technique devient un objet d’art et trouve une nouvelle utilité, une utilité première. Le détournement de cette technique au profit de l’art semble se faire par un retour au matériau brut et naturel, aux moyens de montage manuels. La technique est un outil de l’art chez Beutler mais paradoxalement l’art permet d’opérer un retour aux sources de la technique.
 

Orane Palmieri