Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Franz West, "Agoraphobia" (2005)

Haute de 7 mètres et large de presque 4 mètres, Agoraphobia se présente comme un anneau s’enroulant sur lui-même, un peu à la manière de celui de Moebius. Cette sculpture, acquise par les Abattoirs en 2005, a trôné plusieurs années sur le parvis du musée, avant d’être déplacée en 2009 dans le jardin Raymond VI.

Photogr. S. Léonard © Franz West

"Agoraphobia" (2005)

Aluminium peint
700 x 380 x 380 cm
Frac Midi-Pyrénées, les Abattoirs, Toulouse
Inv. : 2006.1.10

 

Agoraphobia surprend par ses contrastes forts. Alors qu’une boucle infinie pourrait évoquer un modèle de perfection, elle n’est ici ni lisse ni régulière et présente d’étonnantes petites excroissances qui brouillent l’identification de la forme. Sa couleur est également inattendue : un rose pâle assez doux mais qui évoque irrésistiblement quelque chose d’organique ; repoussant pour certains, amusant pour d’autres…Si l’on tourne autour de l’œuvre, la diversité de ses profils donne un aspect toujours différent à la forme : tantôt déliée, tantôt emmêlée, elle demeure insaisissable et exige une grande disponibilité du regard.

La taille de la sculpture, qui lui donne une forte prise au vent, demande une grande rigueur d’installation. Le mécanisme de portage est fixé au sol par trois platines en acier, sur lesquelles repose l’œuvre. Celle-ci est formée de huit blocs principaux emboîtés, eux-mêmes constitués d’un entrelacement de tubes d’aluminium carrés recouverts des plaques d’aluminium qui donnent à la surface de la sculpture un aspect presque écailleux.

Photogr. S. Léonard © F. WestPhotogr. S. Léonard © F. WestPhotogr. S. Léonard © F. WestPhotogr. S. Léonard © F. West

Une œuvre nomade

Les déplacements successifs de l’œuvre ont permis de constater qu’elle prenait un aspect très différent selon qu’elle était placée en intérieur ou en extérieur, sur le parvis du musée ou dans le parc voisin. Dans la salle Picasso où elle avait été présentée dans le cadre du "Printemps de Septembre" en 2005, la sculpture avait un aspect plus mat : peinte d’un simple enduit de gouache, elle n’a reçu la couche de laque qui lui donne aujourd’hui son aspect luisant que lors de son passage à l’extérieur. Au milieu des murs blancs, elle attirait le regard et incitait le spectateur à tourner autour, cependant son statut d’œuvre de musée n’encourageait pas au contact physique, et les visiteurs évoluaient à une distance respectueuse.

Droits réservés © F. West

Photogr. S. Léonard © F. West

 

Sur le parvis, c’est-à-dire à l’entrée du musée, elle est mise en exergue et prend un aspect presque symbolique. C’est elle qui signale de loin la présence d’un lieu dédié à l’art contemporain ; elle ouvre et clôt la visite, marque les mémoires. D’une œuvre parmi les autres, elle devient celle qui est livrée aux regards de tous, comme s’il lui appartenait de représenter le musée tout entier. Tout parvis, en commençant par celui d’une église, est un lieu où le visiteur se met dans un état d’esprit qui correspond au lieu qu’il va découvrir : recueillement, attention, ouverture d’esprit etc. Une sculpture si insolite à l’entrée des Abattoirs ne peut pas laisser le spectateur indifférent… pour le meilleur ou pour le pire ! Le passage d’Agoraphobia dans l’espace public a en effet déclenché une vague de protestations de la part des habitants du quartier Saint-Cyprien, qui ont trouvé relais dans la presse locale : qualifiée de "boudin rose", de "boyau hideux", l’œuvre dérange par son aspect et par son prix, jugé trop élevé pour la collectivité.

Agoraphobia et la presse locale toulousaine

À son emplacement actuel, dans le jardin Raymond VI, l’œuvre prend un aspect beaucoup plus doux, plus ludique. Sa couleur s’accorde bien mieux avec le vert du jardin qu’avec la brique du musée. Elle perd également de son côté sentinelle, presque menaçant, pour s’intégrer dans la végétation. Un jeu de contrastes se forme entre le jardin bien entretenu, organisé et l’aspect brut, informe d’Agoraphobia ; on peut même voir dans la sculpture le contrepoint de cette nature discipliné, ce côté organique et caché qu’on essaie habituellement d’éviter. Ce rose pâle est en effet celui de l’intérieur du corps et donc de quelque chose d’intime voire de vaguement honteux, que Franz West ici expose et agrandit : une explication possible du titre de la sculpture.

Par ce transfert "côté jardin", l’œuvre de Franz West est entrée dans l’espace public : les visiteurs du parc et les enfants en particulier n’hésitent plus à l’escalader ni à s’asseoir dessus. D’ailleurs elle se couvre peu à peu de déclarations d’amour ou d’amitié inscrites à la sauvette… formant un parallèle étonnant avec l’œuvre de Franck Scurti qui se trouve entre deux bâtiments des Abattoirs, à quelques mètres de là. Cette œuvre nommée What's public sculpture ? (2007) a été gravée par l’artiste de graffitis imitant ceux qu’on peut trouver en zone urbaine : ils font partie intégrante de l’œuvre et justifient avec humour son titre. Sur le parvis comme dans le parc, la sculpture joue un rôle de repère urbain important : bien visible de la rue, elle attire le regard et signale la présence du musée aux passants comme aux automobilistes.

Photogr. S. Léonard © F. WestPhotogr. S. Léonard © F. WestPhotogr. S. Léonard © F. WestFranck Scurti, "What's public sculpture ?" (2007); photogr. S. Léonard © Adagp

Entre phobie sociale et banc public

Le titre de l’œuvre, Agoraphobia, suggère une dimension beaucoup plus psychologique. L’agoraphobie est la peur irrationnelle de tout ce qui se trouve à l’extérieur de chez soi : les espaces libres, la rue, la foule… La sculpture de West illustrerait alors cette angoisse, ce repli sur soi par une boucle infinie, comme une fuite de l’esprit devant l’hostilité du monde extérieur. La représentation directe d’un ventre "noué par l’angoisse" ? Le titre semble aller dans ce sens, et les houleux débats médiatiques et politiques autour de l’œuvre semblent ironiquement justifier cette peur. Cependant sa présence aujourd’hui acceptée dans l’espace public peut suggérer le dépassement de cette phobie sociale, l’apaisement retrouvé. On peut retrouver cette idée lorsqu’on observe le cheminement de la sculpture depuis sa création : de cachée à l’intérieur du musée, elle sort sur le parvis puis s’aventure à l’extérieur de l’espace muséal : la peur qu’elle représente est vaincue. Fonctionnant de manière autonome, indépendamment du lieu dans laquelle elle est exposée, Agoraphobia peut mener à des interprétations nuancées selon son environnement.

De nombreuses problématiques chères à Franz West sont abordées dans cette sculpture : l’artiste est familier des œuvres qui appellent le spectateur à prendre un rôle actif. Dans les années 70, il crée des petits objets appelés Passtücke destinés à être déplacés ou manipulés, qui prennent leur sens dans la mise en rapport avec le corps du spectateur. C’est une idée que l’on retrouve dans Agoraphobia, pensée et effectivement utilisée comme banc public. Cependant, l’usage que l’on peut faire des œuvres de West est loin d’être clair et délimité. En l’absence d’usage connu, c’est au spectateur d’inventer sa propre manière de se confronter à l’œuvre.

L’idée de "s’asseoir sur l’art" semble également importante pour lui : Franz West précise la raison qui l’a poussé à concevoir des chaises ou des canapés, puis plus tard des sculptures monumentales pouvant servir de banc. Lors d’un voyage en Italie, il s’est adressé à une association destinée à aider les nouveaux venus à se faire des connaissances ; les personnes intéressées se retrouvaient autour d’une fontaine où ils s’asseyaient pour discuter. L’artiste avait été frappé par ce procédé, et il en a plus tard tiré cet idée de pouvoir s’asseoir sur ou dans l’art "comme si l’objectif était de s’asseoir dans les nuages : assis dans l’art, dévorant la vie". Agoraphobia est donc loin d’être une œuvre sombre ou morbide, elle est au contraire bien vivante et prend son sens par la présence physique du spectateur.

La présence de la sculpture de Franz West comme œuvre emblématique des Abattoirs n’est pas anodine vis-à-vis de l’histoire du musée. Lors de son inauguration en 2000, une sculpture de l’artiste avait été installée dans le jardin Raymond VI dans le cadre de l’exposition "L'Œuvre collective" : Sitzwust/Qwertz (2000) sorte de boudin vert en aluminium qui servait…de banc public ! La présence d’une œuvre comme Agoraphobia n’est donc pas une exception aux Abattoirs mais plutôt une continuation, l’illustration d’une évolution dans le travail de l'artiste et d’un approfondissement de son propos. On passe des Passtücke de petite taille aux sculptures monumentales d’extérieur, que l’artiste définit comme "zone de confort" : les spectateurs sont invités à s’y asseoir, s’y allonger, à occuper l’espace de l’œuvre. De simples formes allongées au sol, ses sculptures/bancs publics prennent de la hauteur et se détachent d’une simple fonction utilitaire pour gagner en autonomie ; leurs formes deviennent plus complexes et plus évocatrices.

Photogr. M. Boyer © F. West