les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse

Artiste en Midi-Pyrénées

Elodie Lefebvre | Artistes

Elodie Lefebvre

 

Le duel est récurrent dans le travail d'Elodie Lefebvre. Vie/mort, désir/refus, apparition / disparition, elle met en tension ces différents axes et explore leurs interstices. Plus précisément, son attention se fixe sur l'espace de frottement de ces opposés, là où coexistent tous les possibles, juste avant que cela ne bascule. La forme de son travail laisse deviner une quête d'absolu à laquelle elle à renoncé…partiellement. La diversité des outils: la vidéo, l'installation, le volume, la gravure, le dessin, dessine une image multiforme de son univers.

Dès 1998, dans une approche ténue, près du corps, elle compose des mises en scènes qui mettent en lumière les ambigüités et les rapports de force qui animent les relations humaines. Le corps théâtralisé, poussé dans ses capacités expressives, est au centre de ses installations et vidéos. En 2001, ses recherches prennent la forme de films documentaires et l'amènent à collaborer avec des Chorégraphes de dimension internationale : Ea Sola, Bernardo Montet, Germaine Acogny, ou encore Jawole willa jo zollar...Durant cette période elle nourrit sa perception du corps en mouvement et aborde la question de la place du visiteur dans l'œuvre. En 2004, sont présentées des pièces motorisées tel que « Les balançoires amoureuses » à la Fondation écureuil, à Toulouse, et « Le lit » dispositif mécanisé interactif, au centre d'art du BBB également à Toulouse. Le corps s'absente et laisse la place à des objets symboliques qui rejouent sa partition, c'est un écho au «grand On sans figure» dont parle Maurice Blanchot dans L'espace littéraire. A partir de 2010 elle entame un travail de moulage, pour aller chercher le creux, le vide, mais aussi faire émerger ce qui résiste. La part qui refuse de ce dissoudre et qui saurait faire parler de l'être. Deux recherches sont aujourd'hui à l'œuvre : « Ogon no ki », un travail in situe qui prend appuis sur une tradition japonaise et recrée par la lumière la part manquante d'un élément ; et « Cropped », titre d'une série de moulage en silicone où des « Mues » semblent porter dans leurs plis la complexité cellulaire du corps, retenu dans moins de deux millimètres d'épaisseur. Avec une question : comment appréhender l'homme et par extension le vivant dans les nouvelles modalités qui sont les nôtres ?

 

 

ETUDES

2001/07   Formation de technicien vidéo et montage. ACT formation. Toulouse. 

1994/99 Ecole des Beaux-arts de Toulouse. Diplômes DNSEP et DNAP avec mentions.

1997   ERASMUS section vidéo au Kent Institut of Art and Design - Canterburry.UK.

1994   Conservatoire national de théâtre - Toulouse.

 

BOURSES – MECENAT

2012 Mécénat Bluestar Silicones - Lyon/Centre d’art Caza d’oro- Mas d’asil.

2012 Mécénat Gaches chimie - Toulouse/Centre d’art Caza d’oro- Mas d’asil. 

2007 Aide Individuelle à la Création - DRAC de la région Midi-pyrénées. 

2001 Défis jeunes - Ministère de la jeunesse et des sports  de la région Midi-pyrénées. 

 

RESIDENCES

2013 Moulin de Saint Rémy, Atelier blanc– Saint Rémy.

2012 Centre d’art Caza d’oro – Mas d’Azil.

2012 Ateliers de l’imprimerie / Centre d'art le BBB – Toulouse.

2011 Collectif Sissynagar - Moulin de Saint Rémy, Atelier blanc– Saint Rémy.

2011 Look Look residency – Blairglory– Ecosse.

2010 Sentier des lauzes – Saint mélanie.

2010 Château de Padiès – Lempaut.

 

EXPOSITION PERSONNELLE

2012 Cropped#02# - Centre d’art Caza d’oro – Mas d’Azil.

2012 3x3=6 - Tarascon sur ariège -Centre d’art Caza d’oro- Mas d’asil.

2010 Cropped – Galerie de la Borde basse – Castres, en collaboration avec le LAIT. Albi.

2010 Hipparion – Galerie Le salon reçoit – Toulouse.

2008 Habité 2 - Maison du Pasteur Bordes - Mas d’azil.

2006 Turn over - Galerie 4x3 - Saint Jean de Luz.

 

EXPOSITIONS COLLECTIVES

2011 Heartwood – Bois de Montquell – Ecosse.

2011 Festival Berinak - Saint Pée sur Nivelle.

2010 Festival Carne – Paris.

2010 Les rencontres 2 – Cahors.

2010 Les rencontres 1 –Figeac.

2009 Festival Berinak – Saint Pée sur Nivelle.

2008 Chuchoter – Galerie 22 - Collectif Sissy nagar - Toulouse.

2008 Sissy Nagar – Boussens.

2008 Traversées - Musée Abbal - Carbonne. 

2008 Projet de Quark - invitation du collectif De Quark - Musée des Abattoirs - Toulouse.

2008 Projet Habité - Ville du Mas d’azil. 

2007 Cabinet de curiosité - Galerie 4x3 - Saint Jean de Luz. 

2006     Co-errances - avec la participation du collectif de Quark. Galerie Mr Block - Carcassonne.

2005 Je n’ai jamais vu d’aussi jolis genoux - Centre d’art le BBB - Toulouse.

2004 Point de fuite - Fondation pour l’art contemporain Espace Ecureuil - Toulouse.

2001 Festival FIDAF - Festival international de vidéo-Alliance française - Buenos Aires. Argentine.     2001 Festival Traverse vidéo - Musée des abattoirs - Toulouse.

2000 Connectées - Galerie A LA Plage - Toulouse.

 

PUBLICATION – CONFERENCES

2011 Réflexion autour des ateliers d’artistes - BBB

2010 Galerie de la Borde basse – Castres, en collaboration avec le LAIT

2010 Turbulence vidéo – Janvier.

2009 Play it again – BBB.Toulouse.

 

 

FILMS DOCUMENTAIRES

2013       "Kaidin, sur les sentiers du nord profond" (projet en cours) Japon / France. Autoproduction. HD. Couleur.

2007/13  "Cassa cassa, Rencontres dansées de l'Afrique et de sa diaspora". DVCAM. 52 mn. Couleur. Production Association l'Ecole des sables. Sénégal. Diffusion: Centre National de la         danse. Pantin.

2005/06  " Ea Sola, La pensée en acte". DVCAM. 52 mn. Couleur. K Production. Viêtnam / France. Diffusion: Télévision Epinal.

2001/03  "Au coeur des sables". DV. Couleur. Autoproduction. Sénégal. Diffusion: Centre National de la danse. Pantin; Festival de Gindou; UCLA Los Angelès; Cinéma Utopia, Toulouse.     Festival Rio loco, Toulouse. Cinémathèque, Toulouse.

 

INTERVENTIONS SCOLAIRES

2012 Réflexion faite – Thématique : L’eau  et le vent. Mas sainte Puelle. 4/ 8 ans.

2011 La doublure - Thématique : Le vêtement. 7/9 ans.

2011 Livres d’eau – Mont calmes – Thématique : L’eau.  Caza d’oro. 7/10 ans.

2010 Le son du dedans, le son du dehors – Lux. Thématique : Le son sur le territoire. 4/7 ans.

2009 La table de l’ogre – Colomiers. Thématique : La narration.  5/8 ans.

2008 Environnes-moi - Thématique : Identité d’un territoire. 5/8 ans.

2009 Chantier n°2 - Colomiers. Thématique : Espace privé, espace intime. 4/16 ans.

  • " Les déposés" Série Cropped #02# . 2013
    Silicone - Structure inox. Production Centre d'art Caza d'oro.
  • "Mue" Série Cropped #01#. 2010
    Silicone - Câbles inox. AIC Midi-Pyrénées.
  • "Poirier" Série Ogon no ki. 2012
    Bois - Charnières métalliques - Feuilles de cuivre libre - Vernis marin. Production: Festival Couleur d'automne.
  • "The rapture". 2008
    Plâtre - feuilles d'or - acier.
  • "Sans rivages". 2008
    4, 24mn- Loop- Musique: Fabrice Bonny.
  • "Le lit". 2005
    Bois - Acier - Moteurs - Télécommande. Production: Centre d'art le BBB; Toulouse.
  • "Les balançoires amoureuses".2004
    Bois - Câbles acier - Moteurs. Production: Fondation Espace Ecureuil; Toulouse.
  • "La bête phénoménale" .1999
    Bois - vis - Peinture grise acrylique.

 

Depuis sept ans, à l'instigation d'Auz'Arts, la municipalité d'Auzeville (une commune proche de Toulouse) expose les dernières oeuvres d'artistes français et étrangers. Élodie Lefebvre, surtout connue pour ses vidéos, a cette fois opté pour la sculpture. Mais en choisissant une matière particulièrement malléable afin de réaliser sa "Mue" elle n'abandonne ni le mouvement ni la pellicule. Exuvies high tech,les sculptures peaufinées d'Élodie Lefebvre« Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau. »Paul Valéry, L'idée fixe (1932) Le frontispice d'un traité d'anatomie publié en 1651 par Thomas Bartholin, l'Anatomia reformata, montre une étrange crucifixion. On y voit le corps d'un homme pendu à un cadre, devant une sorte de niche ; des clous plantés dans ses coudes l'empêchent de tomber ; à l'exception de la tête et de l'extrémité de ses membres, il est réduit à sa peau — le reste des organes et du squelette a disparu. Traité comme du parchemin, l'épiderme du malheureux porte le titre de l'ouvrage. En découvrant la dernière installation d'Élodie Lefebvre cette gravure m'est revenue en mémoire. Bien sûr, en raison notamment du contexte, en raison aussi de sa couleur dominante, cette oeuvre est moins macabre que l'image ancienne destinée à l'instruction des étudiants en médecine et sa vertu n'est pas pédagogique, mais elle a je ne sais quoi de cruel, je ne sais quoi de sensuel, qui m'incite à présenter des variations. Faites d'une matière souple, presque translucide, ces sculptures ressortissent au supplice de Tantale, d'autant que la manière dont elles sont disposées dans l'espace permet de tourner autour, de slalomer parmi elles, de les examiner de près sans scrupule, et même de les frôler. On aimerait bien les toucher, bien sûr, les caresser, y risquer même sa langue, pourquoi pas, tant leur consistance, la douceur de leur aspect attirent les doigts, les lèvres gourmandes, comme s'il s'agissait de bonbons géants. C'est interdit, hélas, en raison de leur fragilité, du respect dû aux oeuvres ; alors, presque à regret, onse rabat sur leur surface et on observe la façon dont la lumière traverse lescorps soigneusement évidés, accrochés à des fils d'acier par des pinces du même métal, de loin, à travers les vitres du lieu d'exposition, on aurait pu les prendre pour des linges rares et précieux mis à sécher, mais des linges ultrasensibles et qui auraient conservé la forme du corps de leur propriétaire1, ou bien, selon un scénario plus dramatique, pour les restes de combinaisons de plongée qu'un poisson vorace aurait déchiquetées. Élodie Lefebvre se met à nu dans cette exposition, avec une impudeur ambiguë, disons plutôt discrète ou paradoxale. L'artiste s'est déshabillée, pour les besoins de la chose, et offre sa nudité au spectateur — devenu pour le coup un voyeur occasionnel —, mais il s'agit d'une nudité spectrale, comme décalée, ou décalquée, dont on ne saisit que les traces. Je pense à cela en regardant les photos que j'ai faites sur place, en particulier les gros plans qui révèlent des détails infimes, des détails intimes du corps de l'artiste ; les moindres plis, le menu relief des veines, les stries marquant la surface des ongles, le grain ténu de la peau, rien n'échappe à l'oeil de l'objectif entre les mains d'un voyeur plus curieux ou plus entreprenant que les autres visiteurs, un oeil froid et assorti par conséquent à ces minces draperies qui semblent avoir été taillées dans de la glace. Au début de La nausée, Sartre fait dire au narrateur en train de s'examiner attentivement dans un miroir, que son visage ressemble à « une carte géologique en relief ». C'est à une vue aérienne de la banquise que fait penser le corps transi d'Élodie Lefebvre lorsqu'on l'observe à bout portant. Ce n'est donc pas son anatomie qu'expose l'artiste dans cette installation impressionnante, non, c'est son empreinte sur une substance ordinairement utilisée pour son aptitude à redorer certains blasons2 ternis ou fatigués du corps féminin. Ses propriétés remarquables : ductilité, résistance au vieillissement, innocuité pour l'organisme, on fait du silicone une sorte de panacée pour la chirurgie esthétique. Mettant à profit les qualités surtoutvisuelles du matériau — transparence bleutée, luisance, légèreté, pouvoir de révéler des reliefs invisibles à l'oeil nu par l'exaltation de leur marque —, Élodie Lefebvre l'a détourné de sa destination initiale, elle a inversé le processus en exhibant ce que l'homme de l'art s'ingénie à rendre invisible pour donner le change et tromper le quidam. Appliquant les techniques de conservation utilisées de nos jours en archéologie, elle a procédé au moulage d'une grande partie de son corps, et montré ainsi, magistralement, qu'en dépit de sa situation très subalterne dans la hiérarchie des genres, le moulage, le moulage sur le vif en l'occurrence, pouvait, entre des doigts inventifs, accéder à la dignité artistique et donc échapper à cette condamnation péremptoire prononcée par Balzac dans l'une de ses plus célèbres nouvelles. « La mission de l'art n'est pas de copier la nature, mais de l'exprimer ! Tu n'es pas un vil copiste, mais un poète ! s'écria vivement le vieillard [Frenhofer] en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant3 une femme ! Hé ! Bien ! Essaie de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance, et tu seras forcé d'aller trouver le ciseau de l'homme qui, sans te la copier exactement, t'en figurera le mouvement et la vie. » (Le chef-d'oeuvre inconnu (1831), I, GF-Flammarion, 1981, p. 48.) À l'idée répandue que le moulage n'est qu'une opération mécanique, indéfiniment reproductible parce que vouée à la reproduction, et n'ayant d'autre valeur que celle inhérente au savoir-faire de l'exécutant, le travail d'Élodie Lefebvre apporte donc un démenti implacable et subtil. Ajoutons que si l'arrière-fond sur lequel se détachent ces enveloppes diaphanes nuit à une bonne perception, à cause d'éléments parasites envahissants, une dizaine d'aquarelles, sortes d'esquisses de l'oeuvre principale accrochées à l'un des murs, offrent une belle compensation. Je me doute que l'approche un tantinet fictionnelle proposée ici, ostensiblement masculine qui plus est, ne correspond pas tout à fait aux intentions ou aux attentes de l'artiste, c'est pourquoi je lui ai demandé de corriger le tir à sa façon en mettant au jour ce qui a dû m'échapper. Il y a une autre raison. L'espace vide laissé par leur occupante après son départ, je veux dire après le décollement de ses dépouilles artificielles, m'a incité à l'inviter à revenir vers elles, quoique sous une autre forme (tout aussi invisible il est vrai). Je parlais de pendaison au début de cet article, le mot est faible, écartèlement serait mieux indiqué. 1 Un tableau de Magritte, In memoriam Mack Sennett (1937), en offre une version littérale. 2 Le blason, qui fut un genre très en vogue à la Renaissance, est un court poème, souvent érotique, destiné à la célébration d'une partie du corps féminin qui séduit spécialement l'amoureux : cheveux, bouche, seins, jambes, etc. Clément Marot, au XVIème siècle, André Breton, Paul Éluard, l'ont pratiqué avec bonheur. 3 Balzac n'appréciait pas davantage la photographie, sorte de moulage à distance. On sait par son ami Nadar qu'il redoutait de poser devant un appareil, invoquant des raisons quasi magiques afin de justifier sa répulsion. Cf. Dessins et Écrits, t. II, Paris, Hubschmid, 1979, pp. 977- 980. Gilbert Pons La Blanquié, novembre 2010  Une réponseLisant l'article de Gilbert Pons, le mot d’impudeur m’arrête et je réalise à quel point je me sens loin de cette notion. Pour moi, l’impudeur ne surgit pas nécessairement face à un corps, même nu. Si ce terme m’intéresse pourtant, c’est qu’il évoque la trace fine et singulière qu’un individu a pu laisser au regard de l’autre. Je voudrais éclairer le pourquoi de ce travail. Après tout il peut être envisagé comme simple résurgence d’une forme qui a parcouru l’histoire de la médecine et l’histoire de l’art. La question du corps et de son objectivation m’a mise au travail. Manipulé dans sa structure même il semble être considéré par nos sociétés comme réceptacle et non composante de ce qu’est l’individu. La France mise à part, le manque de réactions concernant l’exposition Body’s4 en donne un exemple frappant. Au contraire, des années passées à côtoyer et à filmer des danseurs m'ont éclairé la perception d’une pensée née de la chair ou faite chair. En cherchant à exprimer cet évidement que je ressens, j’ai ramené à la surface un matériau étrange qui est en lui-même moulage et sculpture, dépouille et lieu de résistance du sujet. Ce silicone bleu natif dont j’ai poussé les capacités de résistance et légèrement détourné l’usage, semble porter dans ses plis la complexité cellulaire du corps. Ici le volume est fractionné, réduit à une pellicule extrafine, quasiment plate, qui ne se tient pas elle-même. Maintenus dans les airs par des éléments en métal : des pincettes, j’ai mis ces fragments à l’étude. L’expression "prendre avec des pincettes" m’est revenue naturellement. Ce que l’on tient ainsi c’est l’objet dangereux, l’objet du délit que l’on veut en même temps proche et à distance. Une posture bien évidemment ambiguë. Au contact de ces pièces grandit le désir de se glisser dans l’interstice, de s’introduire dans ces peaux, finalement, de regonfler la matière de notre propre présence. Comme je l’ai appris tout récemment, cela peut provoquer certaines envies destructrices. Les mues sont cette partie qui refuse de se dissoudre et qui parle de l’être. Si je devais m’exprimer avec les termes de l’image en mouvement, je dirais qu’en ce qui les concerne il existe un hors-champ, pas seulement parce que l’on reconstruit mentalement la part manquante des fragments ; le horschamp est dans la matière. Ce matériau clair, transparent, laisse persister un mystère. Et lorsque le soleil pénètre dans l’espace d’exposition, que la sculpture se gorge littéralement de lumière, imprimant une sensation de mouvement à la surface, quelque chose se dégage qui va au-delà de mes espérances et dessine une histoire fantasmée. 4 Il s'agit de l'exposition qui eut lieu à Lyon,en 2008, des très controversés corps plastinés du Professeur Gunther von Hagens ; une dizaine de cadavres d’humains ont été exhibés pendant cinq mois à La Sucrière alors que la Cité des sciences de La Villette, suivant l’avis négatif du Comité Consultatif National d’Éthique, avait refusé de l’accueillir Élodie Lefebvre Toulouse, décembre 2010   Le bleu de son regardEchoués comme baleines sur le rivage, les corps sont amarrés. Suspendus dans les branches du temps, en plein vol. Ils ne se sont ni agrippés, ni retenus ; ils ont chuté. Le rêve d’Icare en tête, irrémédiablement. Parce que c’est beaucoup trop grisant. Allégés des énergies des dedans, débarrassés du poids de leurs entrailles, de leurs désirs ardents, ils demeurent. Leurs ailes, brindilles trop légères, sèchent dans un coin, au chaud de la lumière. Elles gouttent, fébrilement, griffées par les pinces des cieux. C’est le vitrail de nos mémoires qui filtre le soleil - pour ne pas oublier. L’Histoire entière s’y reflète. La transparence de leurs membranes vibre dans les airs comme l’infime souffle qui laisse respirer, encore, ces deux longs poumons coupés de leurs organes. Ce sont les déposés, ils dorment. D’autres diront qu’ils se sont affalés, les pieds pris dans le tapis. Pousser la porte et se vautrer dans l’asymétrie des barres. Formidable croche-patte où la bascule des corps est orchestrée, minutieusement. Une danse du collectif qui joue de la couleur dans sa chorégraphie. Poutre et cheval d’arçon. L’athlétisme n’est pas leur fort. Ils sont pourtant grandioses, terrifiants. Arrêtés nets dans leur course, ils sont étendus là comme de vulgaires carpettes. Ils ont séché, perdu eaux et os. Seule reste leur peau : ne plus tenir débout et s’égoutter corps et âmes. Ce sont les peaux de lions des retours de chasse. Celle de Ricardo Brey, de Renaud Auguste-Dormeuil et sa prémonitoire licorne du Royaume-Unis, épinglée, avachie : Gloriosus. La peau comme reste, symptôme d’une existence exotique, fantasmée. Témoin d’un champs de bataille et d’une victoire assurée. Les corps absents sont les trophées d’un autre temps, d’une autre réalité où ni les hommes, ni les bêtes n’auraient trouvé langage commun. Seuls les corps parlent et demeurent, immortels. La chair devient pelisse et protège du monde. Adhérente et souple, elle s’enfile au poil comme la double-peau de ces hommes-grenouilles qui redeviennent des animaux dans leur sous-marine plongée. Entre cieux et bas-fonds, il y a la terre. En suspension. Comment dire en image ce que les corps transpirent. Gorgés d’eau et de jus éthylique, ils se déclinent sous toutes les positions à travers les pochoirs d’une abracadabrante étude érotique et sensuelle. Le papier boit la marque de leur passage au rythme des déhanchés et prolonge leur trajectoire. Une image encore. Celle des corps vides. Vides d’êtres et de sens, dépossédés, meurtris de barbarie où il ne reste plus rien, l’irréductible, à peine. Les dessins de Zoran Music. Les corps-squelettes, les corps-brindilles. Dessiner l’indicible. Mouler ce qui se montre pour montrer ce qui ne se voit pas. Et aller à l’inverse, renverser les choses. Faire apparaître le mou, le flasque, l’informe, ce qui ne se contient pas, qui échappe. Comme l’autre structure de l’oubli : le creux écho au plein, l’écorce écho au dedans. L’empreinte de ce qui reste, aussi. Retrouver son enveloppe, sa membrane, le placenta du premier instant, pour s’échapper et mourir. Laisser son corps, l’abandonner pour s’élever. Ouf. Ailleurs, les doigts se touchent et se désignent. Ils s’interrogent. Se cherchent. Un code de signes que l’on connaît et reconnaît et qui se décline dans un vocabulaire de couleurs, improbables. L’enveloppe, toujours. Les gants Mapa ne sont pas loin, tout fripés et tout mous, protecteurs, dit-on. L’étrange artifice de cette doublure comme si, là non plus, le vivant n’y était plus. Seul reste l’indice, comme langage et emprunt culturel ; il désigne et témoigne. La chorégraphie se poursuit, ici, c’est l’autre danse, celle du doigté. Le bleu de son regard, avec le temps, par le temps, a adouci les angles, renversé les approches. Le mou a pris le dur. Les squelettes qu’elle taillait et domptait, en leur injectant une vie mécanique, énergique et mobile, sont devenus de souples flaques fluides. Elle leur inventait sentiments et passions, les forçant à s’aimer, à se battre, dans la violence des heurts. Elle les a poli et caressé du regard, les a écouté et laissé reposer, sculptant, creusant et s’infiltrant dans la souplesse des corps. Elle a pris sa distance et leur a fait confiance. Ils flottent désormais, dans l’océan immense. Julie Rouge, février 2010