les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse

Artiste en Midi-Pyrénées

Victoria Klotz | Artistes

Victoria  Klotz  développe  depuis  la  fin  des  années 1990 une création singulière, plutôt marginale dans le champ de l’art contemporain : esthétiser notre rapport à l’animal et à la nature. Pas  ici  de  culte  du  médium :  les  options  plastiques  sont  diverses, entre  sculpture  et  installation,  photographie  et  intervention.  Importe avant tout, pour cette amoureuse du milieu naturel, la mise en œuvre, par  des  voies  plasticiennes  diverses,  d’une  divergence  de  vue  par rapport  à  la  manière  dont  le  sens  commun  perçoit  la  « nature ». L’artiste,  volontiers,  se  présente  comme  « la  fille  du  chasseur », comme quelqu’un qui appartient à un temps et un espace où la peur de la  nature  n’avait  pas  fait  son  chemin. »

Paul Ardenne 2012

 

Victoria Klotz.
Artiste plasticienne, née en 1969. Vit dans les Pyrénées.
www.victoria-klotz.com
Tél : 06 78 59 67 68

Expositions personnelles

2012. Création pour le parc de l’Abbaye de Daoulas, Finistère.
 
2012. « Le ravissement des loups », château des Adhémar, Montélimar.
 
2011. « Les ruses de la mètis », Musée de Millau et des grands Causses.
 
2010. « Sentinelles », rond point du pont, Le Teil.
 
2010. « Nouveau Jardin d’Acclimatation », parc du Manoir, ville de Cugnaux.
 
2009-2010. « Sentinelles », place du Junqué, Jurançon.
 
2009. « Battre la campagne », Château de Taurines. 
 
2008. « Métapodes et polyvinyle », Musée de la Préhistoire, Mas d’Azil.
 
2008. « Poétique de la bosse », le BBB, Toulouse.
 
2004. « Les pentes», cité scolaire Bellevue, Centre d’art Cimaise et Portique, Albi.
 
2002. « Hospitalités », Galerie le BBB / Hôpital Ducuing, Toulouse.
 
2001.  Hôtel  de Gérard, ADDC, Sarlat.
 
2001.  Galleri F15, Moss, Norvège.
 
1997. "In media res", galerie Le BBB, Toulouse.

Expositions collectives

2011. « Si loin, si proche…. Bêtes et hommes au château d’Avignon », Domaine Départemental
du Château d’Avignon.
 
2011. Biennale de Cerveira, Portugal.
 
2010. « Atmosphères+ », Itinéraire Bis, Conseil Général des Côtes d’Armor. 
 
2010. « In vivo- in vitro », Espace culturel Francois Mitterand, Périgueux. 
 
2009. « Dreamtime », Musée Les Abattoirs, Toulouse, grotte du Mas d’Azil. Avec Claude Levêque,
Eric Hurtado, Jean-luc Parant, Mark Dion, David Altmedj, Virginie Yassef, Xavier Veilhan…
 
2009. « Rencontres Art-Nature », Agglo du Massif du Sancy. Avec Olga KISSELEVA, Mireille
FULPIUS, Frédéric OLLEREAU, Tanya PREMINGER, Roger RIGORTH…
 
2009. « Et pourtant elle tourne », Les arts au vert, Stosswihr.
 
2008.    « Art  et  nature »,  parc du  château  de  Chaumont  sur Loire.  Avec Rainer  Gross,  Erik Sa-
makh, Michel Séméniako, Jannis Kounellis.
 
2008. « Histoires d’eaux, histoires d’art », Gréoux les bains. 
2007. « Murmures », ODDC, Côtes d’Armor. Avec Noëlle Pujol.
 
2006. « Mon beau sapin », Le vent des forêts, Meuse.
 
2006. « Atmosphères », ODDC, Conseil Général des Côtes d’Armor.
 
2005. « Histoires », ODDC, Conseil Général des Côtes d’Armor.  
 
2003. « Il manque les coups de feu », centre d’art la Chapelle St Jacques, Saint-Gaudens.
           Avec Myriam Richard.
 
2003. « à ciel ouvert », Les Arques (Lot)
           Avec N55, Jean-Luc Moulène, Marie Denis, Lynne Hull, Jacques Vieille.
 
2002. « + si affinité », Fiac (Tarn). 
 
2002. « Caduque », Festival de musique contemporaine NOVELUM, Toulouse. 
          Avec Daniel Farnaud
 
2000. « Transit », Galerie 54, Göteborg, Suède. Avec Ulrika Byttner et Catherine Tiraby.
 
1999. « A corps perdu », Caisse d'Epargne, Centre d'Art Cimaise et Portique, Toulouse. 
 
1998. « Il faut cultiver notre jardin », Espace des Arts de Colomiers. Avec Stéphane Forestier.
 

Conférences
 

2012. Discussion avec Jacques Léopold Brochier, archéologue. « Autour de l’idée de nature »
 
2008. Discussion avec Roland LEHOUCQ, astronome. Festival d’astronomie de Fleurance.
 
2004.  Discussion avec Chantal Vey, photographe, « Autour de la corrida ». 
   Chapelle Saint  Jacques, St-Gaudens.
 
2002. " La littérature de chasse", Chapelle St Jacques, St-Gaudens.
 
2001." Les désirs du chasseur", Carrefour Universitaire, Sarlat.
 
2001. " Le pêcheur à la ligne, le poisson et le religieux", Carrefour Universitaire, Sarlat.

 

Résidences

2011. Résidence au Musée de Millau et des Grands Causses.
 
2009. Résidence au Pôle Culturel Intercommunal, Agglo de Pau.
 
2008. Résidence à Cazadoro, Mas d’Azil.
 
2007. Résidence à l’abbaye de Bon Repos, St-Gelven, Côtes d’Armor.
 
2006. Résidence à la Maison Chevolleau, Fontenay-le-Comte, Vendée.
 
2005. Séjour de 3 mois à l’Arboretum des Barres, Loiret.
 
2003. Séjour de 4 mois aux Ateliers des Arques, Lot.
 
2002. Séjour de 6 mois à l'Hôpital Joseph Ducuing, Toulouse. 
 
2001. Séjour de 3 mois à Sarlat, ADDC, Conseil Général de Dordogne.      

2001. Séjour de 2 mois à Oslo, AFAA, Centre Culturel Français, Chapelle St Jacques.
 
2000. Séjour de 3 mois à l'atelier de création radiophonique Euphonia, Marseille.

 

Bourses
1999. "Aide à la création", DRAC Midi-Pyrénées.

Collections publiques
 
Vidéo « le chien céleste », FRAC Midi-pyrénées.

 

Voyages de recherche

2009. Séjour en forêt, territoire Baka, Est-Cameroun.
 
2007. Ile de Nouvelle-Calédonie.
 
2005. Séjour en savane, Nord-Cameroun.
 
2003. Saison des vidanges, Etangs de la Brenne, France.
 
2003. Vidange du Barrage de l’Aigle, Corrèze, France.

 

Workshops
 
2011. « Monuments de fiction et fictions de monuments », année 2, ESBA Réunion
2011. « L’humidité, propositions climatiques », années 3,4,5, ESBA Réunion
2011. « La rivière miraculée », niveau bac pro, lycée agricole de Vic en Bigorre
2010. « Héliotropismes », niveau bac pro, lycée horticole de Tarbes 
2010. « Animalité et territoire », année 1, école des Beaux Arts de Tarbes
2009. « Au film de l’eau », niveau bac pro, lycée agricole de Château-Salins
2009. « Les eaux selon Bachelard », année 2, Ecole des Beaux Arts de Toulouse
2009. « L’autre et l’ailleurs », classe d’accueil pour exilés niveau collège, Toulouse
2009.  Présentation de ma démarche à des instituteurs en formation, IUFM Auzeville 
2008. « Les bêtes et les petits d’hommes », écoles primaires, Toulouse
2006. « Turbulences », workshop avec public ado, le BBB, Toulouse
2002. « Cartes du tendre à déguster », classe de rééducation, Saint Gaudens
2001. « Figures de transport », classe maternelle, Pradines 
2000. « Les dessous du potager », classe maternelle, Cahors
1999.  “Voyage erratique dans le pay-sage”, public adulte,  Espace Croix-Baragnon, Toulouse

Bibliographie

Victoria  Klotz  2003/2010  œuvres  choisies :  catalogue  d’exposition  personnelle.  Editeurs :Les Abattoirs, FRAC Midi-Pyrénées et le Château de Taurines. Non paginé (60 p), ill en coul.

Exposition. Toulouse, Espace Écureuil. 1999 « À corps perdu » : Catalogue d’exposition collective : Toulouse, Espace Écureuil, Albi, Cimaise et portique - Non paginé [44] p. : ill. en noir et en coul. ; 22 cm.

Exposition Gallery F15, Moss, Norvège. 2001. Catalogue d’exposition. Centre d’art La Chapelle Saint Jacques, Centre culturel français à Oslo, soutien de l’AFAA. ISBN 2-912491-08-8, 40 pages.

« Victoria Klotz, Hospitalités » : Texte publié à l’occasion de la résidence à l’Hôpital Joseph Ducuing, Toulouse. 2002. Coproduction le BBB, Centre Régional d’Initiatives pour l’Art Contemporain.www.lebbb.org, Soutien DRAC Midi-Pyrénées, Agence régionale de l’Hospitalisation. 12 pages.

« Il manque les coups de feu » Photographies Myriam Richard, textes Victoria Klotz.
Exposition à la Chapelle Saint Jacques, 2003. 16 pages.

« Au plus profond du moins profond, au moins profond du plus profond » Catalogue exposition A ciel Ouvert, Les Ateliers des Arques résidence 2003. Commissaire invité Pascal Pique.18 pages.

« Victoria Klotz », catalogue d’exposition, Résidences de l'art en Dordogne-ADDC Arts plastiques ; Orbe, 2006 (17-La Rochelle : Impr. rochelaise). - 1 vol. (non paginé [24] p.) : en coul. ; 16 cm - Edition DVD.

  • 2012 - "la dissolution de l'Eden" - Abbaye de Daoulas, Brest
  • 2012 - "Pour en finir avec le petit chaperon rouge" - Château des Adhémars, Montélimar
  • 2012. "Le ravissement des loups" - Château des Adhémars, Montélimar
  • 2009. Machine sonore. Production Les Abattoirs pour Dreamtime.
  • 2011. "Blesswild", Domaine d'Avignon, CG 13.
  • 2007. "Les autopsies volontaires", portraits photographiques.
  • 2011. "Gants de séduction pour les salmonidés", Musée de Millau
  • 2011. "la pensée sauvage" - Musée de Millau
  • 2010. "L'extension du sauvage" - Ville deCugnaux
  • 2011. "Fossiles", diorama de train électrique. Musée de Millau
  • 2011. "Ainsi parlait zarathoustra", série photographique. Musée de Millau
  • 2009. "sentinelles" - PCI les abattoirs Pau
  • 2008. "poétique de la bosse" - le BBB, toulouse

Paul Ardenne

Victoria Klotz

Nous parmi la nature

 

Victoria Klotz (France, 1969) développe depuis la fin des années 1990 une création singulière, plutôt marginale dans le champ de l’art contemporain : esthétiser notre rapport à l’animal et à la nature.

Pas ici de culte du médium : les options plastiques sont diverses, entre sculpture et installation, photographie et intervention. Importe avant tout, pour cette amoureuse du milieu naturel, la mise en œuvre, par des voies plasticiennes diverses, d’une divergence de vue par rapport à la manière dont le sens commun perçoit la « nature ». L’artiste, volontiers, se présente comme « la fille du chasseur », comme quelqu’un qui appartient à un temps et un espace où la peur de la nature n’avait pas fait son chemin. » Et d’enfoncer le clou : « Ma raison m’amène à dire que le sauvage n’existe pas. Mon désir, quant à lui, me transporte vers des territoires où j’espère surtout croiser le regard d’une bête ! »

 

Animal que voilà

Sentinelles (2009) arbore cette forme signifiante, déclarative : fichées en haut de mats, austères témoins de nos vies, des sculptures d’animaux plus vraies que nature surplombent un périmètre urbain. Un zébre, un sanglier, un loup, un bouquetin, un grand fauve, un harfang des neiges… nous regardent vivre, témoins silencieux de nos agitations, acteurs muets mais prompts à activer en nous la fascination, le merveilleux mais aussi, sans nul doute, la mauvaise conscience.

Pourquoi cette mauvaise conscience ? Du fait, suggère l’artiste, d’une interpertration tendancieuse de notre rapport au « naturel ». L’animal – comme nous, aime à rappeler Victoria Klotz, un occupant éminent de la nature – est partout. Il est entré dans nos vies concrètes, sans effraction pour l’animal domestique, par co-présence s’agissant des espèces sauvages. Il est fréquent que nous prenions en charge sa destinée, par souci de compagnonnage ou de préservation. L’immixion du milieu sauvage et du milieu naturel dans notre milieu civilisé est avérée, pour le plus souvent subreptice qu’elle soit : sangliers qui viennent nuitamment vider nos poubelles, rongeurs qui squattent nos greniers, termites qui croquent les poutres de nos maisons, pigeons dont l’excrément acide souille et corrode les surfaces des zones habitées. Or nous ne voyons pas cette présence animale pour ce qu’elle est, soit un soutien existentiel, dans le cas des animaux de compagnie, soit une manière artificielle de nous raccrocher, nous humains, à une représentation du monde sauvage peu conforme à la réalité. Victoria Kotz : « Alors que nous considérons la ville comme un territoire essentiellement humain, elle est en réalité un écosystème, investi aussi par les animaux. Sentinelles met en scène des présences animales dans la ville. Observateurs, sentinelles de notre monde, ils sont à la fois au milieu de nous et hors d’atteinte, proches et inaccessibles à la fois. »

Le monde animal occupe chez Victoria Klotz une place majeure, dans cette perspective : nous obliger, par extension, à méditer la place de l’humain dans une nature que nous avons décidé de dompter, d’intégrer mais qui n’en reste pas moins mal ou tendanciellement perçue. La nature ? Ce monde, peut-être, que nous avons perdu. Ou que nous ne savons plus voir pour ce qu’il est, et il est. Sans titre présente sans plus de commentaire à nos regards un chimpanzé pensif assis sur un monticule de casques de chantier ; Blesswild (2011), un cerf de race Blesswild, parmi les plus rares, assis au sol, et dont un des yeux laisse couler goutte sur goutte : lisibles métaphores d’une rupture entre l’homme et le bios naturel, et du « chagrin de l’animal » : lui aussi, d’une certaine manière, a perdu l’homme.

Cette valorisation symbolique de l’animal en passera si besoin est, chez Victoria Klotz, par la sacralisation. Comment ne pas flairer cette dernière au spectacle du dispositif visuel intitulé le Chien céleste (2007) ? Ce film vidéo en boucle de 4’ 35” projette l’image d’un chien à l’arrêt incrustée, comme suspendue, dans une autre image, celle du cosmos, évoqué à travers le paysage
de la constellation d’Orion.

 

Une écologie esthétique

L’animal comme en-creux de l’humain. Pas plus intelligent que lui, pas plus légitime non plus mais comme revendiquant, par le truchement de l’artiste qui s’en serait fait le porte-parole, de pouvoir être un sujet d’art – l’au-delà de l’« objet », de la figure réifiée. Et ce, on le pressent, en se portant à une représentation raffinée, portant plus haut et frappant plus fort que l’exploitation du traditionnel registre animalier dont l’art est féru depuis ses origines, celui des anonymes de Lascaux, des Barye, Bugatti et autres Pompon ou Veilhan. L’animalité telle que l’expose Victoria Klotz est moins affaire d’affection ou de don à la cause animale que le signe d’une interrogation : qui est, au plus exact, l’animal ? Que pense-t-il et, s’il pense, que pense-t-il de l’humain ? Pas chez Klotz de tentation mimétique radicale, celle d’une Linda Molenaar par exemple. Cette artiste flamande, pour mieux partager le quotidien de vaches, se promène nue, son corps peint copié sur le modèle bovin, au milieu d’un troupeau… L’animal selon Victoria Klotz vit de sa présence intrigante et ambivalente : on ne sait au juste qui il est, s’il est ou non une personne et si oui, laquelle ? En atteste l’intérêt de l’artiste pour la figure de la bête qui sommeille. L’endormi : un rhinocéros qui dort. « Est que les androïdes rêvent de moutons électriques ? », demandait Philip K. Dick.

L’animal mais aussi, en toute logique, le milieu naturel lui-même. Victoria Klotz, artiste paysagère, conçoit encore des « milieux », naturels ou ayant toutes les apparences du naturel. C’est le cas de cette hutte pygmée, photographiée par l’artiste au Cameroun puis, reconstituée en volume lors d’expositions en France, avec les matériaux naturels issus du biotope local. Ainsi « la hutte » devient « la hutte pygmée aveyronnaise », le modèle et sa reproduction étant exposée côte à côte. Les chutes de la Bourboule, une installation créée en 2009 dans le cadre des
 « Rencontres Art-Nature » du Massif du Sancy, en Auvergne, crée l’illusion qu’il existe au-dessus de la ville thermale de La Bourboule, contre le flanc de la montagne qui la lui fait face, une cascade – en réalité, l’effet combiné de la lumière et des mouvements, animés par le vent, d’un rideau de bandes plastiques en polypropylène. Comme à soutenir la nature, à la rendre plus présente, plus insistante.

Cette inclination à célébrer la beauté et, plus encore, la « réelle présence » de la nature – « réelle présence » à entendre de manière religieuse, comme l’entendent les protestants : la chair dans l’esprit, concrète, –, on la retrouve dans  Poétique de la bosse (2008), installation monumentale et riche de sens. A l’instar de Walter de Maria avant elle, qui le premier (avec Pino Pascali, pour l’eau de mer) expose en 1965, dans une galerie d’art, un matériau d’origine naturelle livré tel quel, Victoria Klotz engrange dans le BBB, centre d’art toulousain, cent tonnes de terre. Elle s’en sert pour reconstituer un paysage aux airs de terrain de cross dont la visite s’accompagne de l’audition d’un texte de l’artiste, Les hautes-pentes, consacré à l’investigation poétique d’un espace naturel.

 

Décentrer l’attention

Le sens de l’œuvre de Victoria Klotz se veut, entre tous, explicite : recentrer l’attention sur le « naturel », ce concept on ne peut plus flou, en nous incitant à requalifier notre point de vue. Le regard que nous portons sur le monde naturel ? Il a fini par épouser les critères qui sont ceux de la consommation et du « spectacle » (au sens debordien) contemporains. La nature, comme le reste, se consomme, autant que faire se peut de manière hédoniste et enchanteresse. Télévisuellement, avec les chaînes spécialisées. Touristiquement, à titre d’enclave de repli pour nous reposer de nos épuisements urbains. Cinématographiquement, au travers de productions où l’on met en scène la vie des animaux de façon complaisante, en la calquant sur la nôtre ou pire, en la scénarisant. Intolérable dès lors que la nature puisse échapper à cette régulation mentale ou à cet asservissement utilitariste auxquels l’homme entend bien la voir soumise, au premier chef l’homme occidental, ce rationaliste épris de maîtrise des éléments et de contrôle global. Que la nature se « révolte » – tsunamis, éruptions volcaniques, tremblements de terre, typhons… –, ses soubresauts seront perçus ou analysés, autant que pour eux-mêmes, comme une concurrence opposée à l’homme comme en temps de guerre, voire comme une limite mise à la libre jouissance d’un milieu naturel qu’on préfère domestiqué, l’aimerait-on sidérant et souverain – photogénique, pour le dire autrement, propice à nous permettre de revenir de vacances avec de beaux clichés qui décoreront, une fois développés, nos toilettes et la hotte d’aspiration de nos cuisines.

L’œuvre de Victoria Klotz n’a que faire de ces présupposés, de cette vision rousseauiste (celle du Rousseau d’Ermenonville, le promeneur solitaire, archétype du sujet romantique) caractérisée par son approche depuis l’extérieur. Le rapport conventionnel à la nature fige celle-ci dans le rôle d’un objet observable, lors même que celle-ci, d’abord, est un biotope dont nous participons à plein, sur lequel nous pesons autant que nous le constituons. La nature doit être perçue comme un tout et nous, par rapport à ce tout, comme une partie intégrante de celui-ci. De ce nécessaire recentrement mental, Victoria Klotz a une conscience aiguë, pleine d’une sagesse toute « paléolhitique », dira-t-on après Joseph Delteil – cette sagesse née d’une volonté d’adhérer à la nature de manière équitable, au terme d’une infusion, d’une approche du dedans.

 

Refonder d’anciennes alliances

Une telle approche « re-naturalisante est l’occasion de renouer d’anciennes alliances, renvoyant pour l’occasion à un animisme désacralisé. Non, la nature n’est pas Gaia, une grande déesse mère, une matrice transcendantale. Halte à la dérive New Age et à ses scories contemporaines. Plus sobrement, elle est notre milieu et rien d’autre, un milieu avec lequel il ne serait pas inutile de renouer des rapports de plus grande proximité sensible et transfusionnelle, sans affectation d’aucune sorte. Nous produire comme êtres naturels dans le milieu naturel même.

Rien d’aisé à cela toutefois, pour cette évidente raison : ici, il est bien question d’art, et non d’expériences simplement corporelles. Or le challenge de l’artiste est d’impulser la crédibilité, d’échapper à cette artificialité inévitable caractéristique de tout ouvrage qui se revendique de l’expression artistique, et qui ressortit par qualification épistémologique à l’ordre de la représentation. Refonder une alliance juste ? Victoria Klotz, en la matière, n’a guère le choix, si elle entend faire mouche. Représenter, n’offrir que des images ? C’est insuffisant pour y parvenir. Offrir, plutôt, des « dispositifs », des ambiances, se révélera sans conteste plus efficient. L’exposition « Battre la campagne » (Château de Taurines, à Centrès, dans l’Aveyron, été 2009), consacrée à la redécouverte du monde rural, peut fournir l’exemple emblématique d’un de ces « dispositifs » artistiques se refusant à caricaturer leur sujet, une exposition pensée, dit son descriptif, « comme un espace de réflexion au sujet
de la ruralité » :
 « Les salles du château ont été conçues comme des salons de lecture. Un livret était donné aux visiteurs. À chaque salon correspondait un texte à lire ou à entendre. L’exposition est une scénographie où dialoguent des œuvres antérieures de l’artiste, du mobilier, des objets, des œuvres d’autres artistes. » Autant dire un ensemble choral et polyphonique animé de points de vue qui ne se rejoignent pas forcément mais résolument nécessaire, en termes de configuration et d’organisation : toute réalité est un complexe, toute simplification est d’office suspecte.

La dissolution de l’Eden (2012), que Victoria Klotz présente à Daoulas, est un autre de ces dispositifs. Dispositif de nouveau touffu, intégrant une multitude de paramètres à la fois contextuels (l’inspiration locale) et universels (l’expression d’opinions plus générales), le tout unifié dans la forme synthétique, pour l’occasion, d’une installation en plein air de grand format, qui se visite comme on visite un monument sis dans un parc. L’artiste présente ainsi son œuvre, inspirée par sa facture de Etant donnés… de Marcel Duchamp, un diorama ovoïde fermé de vingt mètres sur trente en extérieur installé dans le périmètre d’une parcelle en friche, clos d’une haute palissade en bois, et où sont aménagés trois points de vue sous la forme d’œilletons clipsés dans cette dernière : « Pour le parc de l’abbaye de Daoulas, je me suis inspirée du bestiaire présent dans l’iconographie de l’abbaye : le cerf de Saint Thélo, l’âne et le loup de Saint Hervé.  Ces animaux font référence à une définition de la nature dans sa dialectique du sauvage et du domestique, comme la pensée chrétienne l’a édifiée, depuis le lieu métaphorique de l’Eden et à travers deux mille ans de gestion des territoires. A l’échelle du temps préhistorique cette construction de la nature a commencé un peu plus tôt, il y a 8 500 ans, quand l’espèce humaine invente l’économie de production, l’agriculture, l’élevage, et, une forme de gouvernance de la nature. Il y a là une mutation mentale, un autre rapport au monde (…). On trouve aussi à l’intérieur de l’ovale, avec les animaux, trois présences humaines : une femme, un homme, un enfant, traités de façon hyperréaliste. » Et Victoria Klotz de préciser : « Dans la lignée du diorama des muséums d’histoire naturelle, les protagonistes sont mis en scène au sein d’un biotope dans des postures fidèles au règne animal. Lieu de désobéissance, le jardin d’Eden est aussi un milieu fermé, protégé, surveillé, telle une réserve naturelle où l’homme irresponsable agit comme un enfant. Or l’enfermement n’est pas toujours du côté intérieur de la clôture… »  

 

Méditer le futur plutôt que rêver l’utopie

L’ennuyeux étant de tout dire, si l’on en croit Voltaire, on laissera au spectateur le soin de se faire son idée au contact même de l’œuvre – une œuvre qui est à l’évidence comme un théâtre, le théâtre de rapports insidieux et de malentendus. L’homme et la nature se surveillent, l’homme sacralise la nature mais il la violente, l’espèce humaine se reproduit à l’abri de considérations sur l’origine et sur le devenir qui engagent maintes données conceptuels difficiles à accorder, entre foi et eschatologie, sentiment de la faute et désir de rédemption, sentiment métaphysique et corporéité brute, sauvagerie et culture technique de pointe. Le titre de cette réalisation, en soi, est on ne peut plus clair. La « dissolution » de l’Eden dont il est question, c’est moins la disparition que l’évolution du Paradis originel des civilisations bibliques, évolution et civilisations dont nous sommes partie prenante, nous peuples d’Occident. Une évolution bancale, gage d’un programme à parfaire, d’un futur à remouler. A l’évidence, si le paradis n’est pas perdu, il a muté. Cette mutation engage pour l’heure une tension entre l’homme et le bios, pour ne pas dire plus, un divorce. Cette situation, il ne serait pas malvenu de l’amender, dans la perspective de retrouvailles, d’une osmose, d’une relation faite non plus de défi mais de respect.

Souvenons-nous cette scène de Soleil Vert, le film apocalyptique de Richard Fleischer. Au moment de mourir, l’homme de la civilasion hypertechnologique vient contempler sur un écran des images de la nature d’autrefois, alors que cette nature était encore le territoire insouillé du climax, le milieu d’avant l’espèce humaine et de la pollution et de la dévastation d’origine anthropique. Jouissance émerveillée et culpabilité devant cette perte irrémédiable, celle du sublime naturel. Nous n’en sommes pas là, Dieu merci, pas encore. Auprès de Victoria Klotz, reprenons des forces d’espérance, pour que jamais n’advienne ce scénario.

 

 

Universitaire (Faculté des Arts, Amiens), collaborateur, entre autres, des revues Art press et Archistorm, Paul Ardenne est l’auteur de plusieurs ouvrages ayant trait à l’esthétique actuelle : Art, l’âge contemporain (1997), L’Art dans son moment politique (2000), L’Image Corps (2001), Un Art contextuel (2002), Portraiturés (2003), outre diverses monographies d’architectes, un essai sur l’urbanité contemporaine, Terre habitée (2005, rééd. 2010), et plusieurs romans. Autres publications : Extrême - Esthétiques de la limite dépassée (2006), Images-Monde. De l’événement au documentaire (avec Régis Durand, 2007), Art, le présent. La création plastique au tournant du 21ème siècle (2009), Moto, notre amour (2010), Cent artistes du Street Art (avec Marie Maertens, 2011).