Du 20 novembre 2009 au 28 février 2010


14 décembre 1982 - 15 janvier 1983 : il y a vingt-sept ans, Miquel Barceló se voyait offrir sa première exposition personnelle à l’étranger, à Toulouse, dans une galerie de peinture alors dynamique dans l’axe sud des Abattoirs, rive droite de Garonne. Succès époustouflant, enthousiasme du public et de quelques professionnels avisés qui accompagneront la marche triomphante de l’artiste à l’international.
Deux ans plus tard (14 avril - 27 mai 1984), à quelques encablures sur les mêmes bords de Garonne, la préfiguration d’un musée d’Art moderne présentait au Palais des Arts l’exposition collective Art Espagnol Actuel, où l’œuvre de Barceló comblait encore amateurs et jeunes collectionneurs.
S’en suivront des acquisitions de toiles importantes en 1984 et 1992. Elles accompagnent souvent les expositions internationales de l’artiste qui reviendra plusieurs fois à Toulouse, discrètement dans l’atelier du verrier Jean-Dominique Fleury pour travailler aux vitraux de la chapelle Saint-Pierre dans la Cathédrale de Palma de Majorque, pour donner encore trois représentations courues de son Paso Doble au Théâtre Garonne (octobre 2008), tout voisin des Abattoirs qui l’invitent par deux fois cette année 2009 : dans le cadre magique de l’exposition DreamTime et, surtout, pour la célébration d’un véritable événement personnel.
Après tant de rencontres et de conversations, c’est bien sûr une joie que de l’accueillir, tel le prodigue qui, trop longtemps, a différé l’invitation. Il y répond non sans malice.
Durant la période 1973 - 1982, Miquel Barceló n’a pas encore bravé gloires et déboires d’une vie qui fut tout sauf tranquille à Toulouse, sa première étape internationale en solo, réussie on l’a dit. L’adversité s’en est mêlée, si bien contée par son ami Hervé Guibert dans L’Homme au chapeau rouge (1992). Avatars mercantiles, péripéties frauduleuses, une ville qui explose un matin de septembre 2001… Autant d’incidents qui inquiètent et dissuadent, desservent et éludent l’insistance d’une reconnaissance gratuite au regard de la notoriété.
Mais l’obstination n’a d’égale que la persévérance… Jusqu’à ce jour où l’artiste, très finement, reparaît en quelque sorte à Toulouse avant même d’y avoir établi sa première station. Il y pose aujourd’hui les éléments inattendus qui définissent, en six séquences thématiques, les tenants et les aboutissants d’une œuvre dont l’énergie vitale trouve sa forme accomplie depuis, à vif, dans la matière même de l’action et du sujet. Régénérant !
"Barceló avant Barceló, 1973-1982" présente ainsi une sélection d’œuvres originales et pour la plupart méconnues : des productions antérieures à la reconnaissance internationale de l’artiste lors de sa participation à la Documenta de Kassel en 1982. Nombre d’entre elles proviennent de la collection personnelle de Miquel Barceló, mais également d’institutions publiques et privées espagnoles et françaises ou, encore, de collections particulières. Sont ainsi révélées plus de cent œuvres inédites qui construisent, façonnent et dessinent les traits fondamentaux d’une trajectoire artistique exceptionnelle.
L’exposition insiste sur cette phase expérimentale et fertile de la recherche du jeune artiste qui ose affronter le contexte international pour inventer et positionner les axes essentiels de l’œuvre à venir : engouement pour la matière et les effets de sa transformation, questionnement de la peinture et du pictural, de la représentation et d’une iconographie liée à son environnement immédiat… Peintures, dessins, estampes, poésie visuelle, installations ou illustrations de livres témoignent de l’immense intérêt de Miquel Barceló pour la diversité des langages plastiques.
Divisée en six sections thématiques, Bestiaire, Vanités, Poésie expérimentale, Livres, Portraits et autoportraits, Eléments du paysage, l’exposition fait une large place à l’art conceptuel, à la poésie visuelle, à la figuration expressionniste ou encore à l’abstraction de la matière : autant de preuves de la vitalité, de la curiosité et de l’enthousiasme de Miquel Barceló qui dévoile ici la part substantielle de ce qu’il développera plus tard dans son œuvre majeur.
A Toulouse, l’exposition se complète et s’enrichit de quelques œuvres postérieures à la décennie qui constitue le cœur de notre projet. Elles témoignent de l’aboutissement des recherches et des propositions plastiques qui s’amorcent alors dans ce que l’on pourrait qualifier de véritable phase expérimentale.
Alain Mousseigne
Exposition coproduite avec la Fondation Pilar i Joan Miró à Palma et Arts Santa Mònica à Barcelone.
Biographie de Miquel Barceló
A l'occasion de l'exposition Barceló avant Barceló, les Abattoirs présentent également un choix d'oeuvre des artistes espagnols de leurs collections. Ceux, glorieux, d'une génération antérieure aux années soixante-dix (Picasso, Millares, Saura, Tapiés, Clavé, Arroyo.) et ceux là même qui émergent au même moment que Miquel Barceló sur la scène artistique nationale, puis internationale à partir de 1980 (Campano, Broto, Llimos, Sicilia, Garcia Sevilla, Delgado, Plensa, Solano, Casamada, Zush, ...)
L'exposition est répartie en 6 sections.
Elles sont
liées à des aspects thématiques et iconographiques.
1. Bestiaire
La fascination de Miquel Barceló pour le monde animal est si forte qu'elle imprègne l'ensemble de sa carrière artistique. Le contexte animalier proposé par l'artiste dans une première série datant de 1974, devait évoluer en une véritable parade de monstres, aux limites de la tératologie, comme dans les dessins de 1981 ou les estampes de 1982.
Dans une série de dessins datant de 1980, il semble que Miquel Barceló ait adopté les méthodes du botaniste ou du naturaliste qui classifie des espèces marines : poulpes, calmars, crevettes... Dans d'autres cas, ce sont les chiens qui l'accompagnent comme des éléments attachés au paysage ou à la rue la plus proche : Chien d’Amsterdam, Persécution nocturne à la périphérie de la ville de 1981, ou Carte de viande et Gos amb el seu reflexe en 1982. A partir de cette année-là, il est essentiel de signaler la série des portraits de femmes ou de Vénus brutes : Grosse Vénus II ou Dona al jardi.
Le corps et la morphologie des animaux l'incitent enfin à développer une lyrique gestuelle qui, au terme de transformations diverses, aboutira à la création de sculptures dignes héritières d'une véritable sensibilité baroque - non sans humour.

2. Vanités
La réflexion sur le passage du temps nourrit l'un des thèmes majeurs de la peinture de Barceló. Cette interrogation sur la vie, au-delà de la mort, génère une vaste iconographie et des formes linguistiques variées. Dans ses œuvres initiales, l'artiste se concentre sur les processus de transformation de la matière vivante. Son intérêt pour la mutation du vivant, vers la dégradation et la décomposition, est à l’origine de la production de nombreuses boîtes de verre. L’installation de 1976, Cadaverina 15, composée de 225 petites boîtes contenant des éléments organiques (oeufs, poisson, soupe ou foie, …) en est l’illustration, tout comme d’autres recueillant des bonbons ou des ongles de poulet (Capses negres ou Capses grans, 1977).
Ce jeu des états de la matière actualise et active en quelque sorte un thème classique de l'histoire de l'art, la "nature morte" qui continue à vivre au-delà de sa fin : "still life". Dernière incarnation de Valdes Leal.

3. Poésie expérimentale
Entre 1975 et 1978, Barceló partage l'attrait de nombreux artistes pour la poésie expérimentale ou visuelle. Il y explore deux courants : le premier se penchant sur les jeux de la combinaison du texte et de l'image, ou de la lettre et de la forme, le second, lié à la poétique de l'objet, sa collecte et sa mise en boîte.
Réalisé conjointement avec Bartomeu Cabot en 1976, Sol de Mallorca est un objet qui imite une boîte de détergent : version politique de l'enquête poétique. Dans Jeroglífics muts (1976) et Documents d'actions secrètes (1977), l'artiste utilise la division en compartiments pour dessiner des intersections entre l'image et le texte.
Nous retrouvons par ailleurs l'usage de boîtes compartimentées ou de structures en bois qui lui permettent de fixer, presque à la façon d’un taxidermiste, de petits objets, des jouets ou des éléments non organiques : Capses negres et Capses grans en 1977.

4. Livres
La fascination de Miquel Barceló pour la lecture et le monde des livres fut le thème central de son œuvre durant les années 80. L'exposition présente les origines de cet intérêt qui débute, dès 1980, par la réalisation d’une série d'objets : livres peints, d’après des répertoires téléphoniques, des manuels scolaires, des cahiers, ... L'artiste les manipule, les découpe, les recouvre de peinture et les transforme en objets sculpturaux, sans qu’ils perdent la forme de livre ouvert. La même année, c’est un ensemble de dessins qui explorent certaines similitudes entre le livre et la femme, l'érotisme par-delà la polysémie des formes féminines.
L'artiste en train de lire dans sa bibliothèque fera l'objet d'une splendide série de tableaux qui transpose l'expérience fondamentale du savoir comme acte de travail du peintre.

5. Portraits et autoportraits
Dès les débuts de sa carrière, Barceló manifeste son intérêt pour le portrait et l'autoportrait, pour l'autoréférence entre narcissisme et brutalité. En 1976, il propose une série de 9 boîtes noires contenant des poils de différentes parties de son corps : cheveux, aisselles, sexe, jambes... La même année, il réalise Atrevase a posar con los artistas, avec Basilio Baltasar et Antoni Socias, œuvre dans laquelle il utilise sa propre image sérigraphiée.
Il est par ailleurs intéressant de montrer des objets personnels, ou des outils qui évoquent le monde privé de l’artiste, tel des modèles de pinceaux (1979) ou l’ensemble des dessins de la série Nicotina (1980) : la fumée, la table ou le pinceau fonctionnant ici comme les indices de la présence du peintre.
Toutefois, la phase essentielle de ce thème est atteinte en 1982, lorsqu’il exécute un bon nombre de toiles de grand format, figurant l'artiste en train de peindre ou de lire, environné de son répertoire iconographique le plus intime : les chiens, l’atelier, les livres, la chambre, la ville, ...
Magistralement interprétés dans un rythme et un jeu de perspectives démultipliées, ces tableaux disent aussi l'admiration de Barceló pour Tintoret.
Les grands figures de gorille que l'artiste présente comme des autoportraits semblent, quant à elles, renouer avec une ancienne tradition du XVIIIe siècle, où le singe était l'image allégorique du peintre.

6. Éléments du paysage
Ce chapitre met en valeur l'importance du paysage et de la nature, dans l’oeuvre de Miquel Barceló. Le paysage compris et utilisé parfois comme un domaine d'intervention dans le cas des différents projets des Pigmentacions exécutésen 1976. Ainsi retrouvons-nous ces boîtes qui hébergent de petits objets : plumes, pierres, feuilles, éponges…, recueillies pendant des voyages, qui se combinent avec des lignes tracées par des pigments naturels comme le bleu "blauet". Cette section comprend également une sélection de nombreux dessins datant de 1979 : une série d'exercices sur la forme géométrique et le badigeonnage.
A cette époque, le paysage peut être traité par le biais de triptyques, de diptyques ou de toiles libres dans lesquels Barceló utilise des éléments naturels tels que des pigments, et, en particulier, une matière liquéfiée qui provoque des grumeaux et des surfaces craquelées : antécédent direct de l’usage de l’argile et de la céramique. Une dernière série de toiles datant de 1980 présente des exercices et des lignes de matières sinueuses décrivant des diagonales qui occupent la totalité de la surface du tableau. Ainsi se construisent et s' "informent" les grands paysages liquides de l'artiste..

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