Jusqu'au 28 février 2010
Sous-sol
Choix d'oeuvres d'artistes espagnols de la collection des Abattoirs
A l'occasion de l'exposition Barceló avant Barceló, les Abattoirs présentent également un choix d'œuvres d'artistes espagnols de ses collections. Ceux, glorieux, d'une génération antérieure aux années soixante-dix (Picasso, Dalí, Millares, Saura, Tàpies, Clavé, Arroyo) et ceux là même qui émergent au même moment que Miquel Barceló sur la scène artistique nationale, puis internationale à partir des années 80 (Campano, Broto, Llimos, Sicilia, Garcia Sevilla, Delgado, Plensa, Ràfols-Casamada). De plus, le Rideau de scène de Picasso, œuvre majeure de la collection, sera présenté aux côtés d'un autre rideau de scène, de Dalí cette fois-ci, et d'une installation de Jim Shaw.

En 1939, L'Espagne est dévastée. Une sanglante guerre civile et deux dictatures militaires - dont celle du Général Franco qui durera 35 ans, font de l'Espagne un monde isolé dans l'histoire de l'art. La principale préoccupation du nouveau régime fut de recréer une identité nationale forte basée sur l'esprit phalangiste : catholicisme viril et triomphant, refus des libertés et oubli du passé proche. L'avant-garde artistique, représentée par Picasso, Dalí, Buñuel ou Miro, devient dès lors indésirable en Espagne, le franquisme lui préférant un "art du régime" ou à l'extrême limite une modernité plus "acceptable".
Malgré tout, des groupes résistants à la censure et à l'étouffement se constituent afin de prouver qu'il était possible de poursuivre la trajectoire avant-gardiste de l'avantguerre. A Barcelone, Le mouvement Dau al Set (la " Septième Face du Dé "), d'inspiration surréaliste, constitue le premier signe de respiration artistique dans l'Espagne d'après-guerre. Ce groupe, fondé en 1948, voit l'émergence dans ses rangs d'Antoni Tàpies (né en 1923), qui deviendra une figure centrale de l'avant-garde de la deuxième moitié du vingtième siècle.
La Catalogne n'est pas la seule à s'insurger contre l'obscurantisme franquiste et Madrid se rebelle aussi dès 1957 avec la constitution du groupe El Paso (Le Pas) fondé par Antonio Saura et composé d'artistes tels Feito, Rivera ou Manolo Millares. El Paso se veut synonyme de rupture, expression d'une éthique artistique qui voudrait transformer la société en bouleversant les règles de l'art afin d'éduquer le peuple espagnol à de nouveaux langages.
L'art de cette génération d'artistes est caractérisé par la sévérité, le dépouillement, le dramatisme ancestral et les aspirations métaphysiques. De plus, la mutinerie de ces créateurs contre le régime franquiste, la "haine amoureuse" qu'ils éprouvent à l'égard de leur pays, reste une constante.
Mais après 40 ans de dictature, l'Espagne rompt enfin avec son passé ténébreux. Au début des années 80, Madrid, Barcelone, Séville, Valence connaissent une effervescence artistique insolite. En même temps que l'Espagne entre dans l'univers des démocraties européennes, la nouvelle génération d'artistes espagnols se découvre un dynamisme puissant et assumé. Cette génération ne s'embarrasse pas d'inutiles idées, de vaines prétentions, mais invente, dans l'intensité de l'image et de l'instant, une relation au monde faite de hâte et d'acharnement, comme si trop de temps avait été déjà perdu.
Antonio Saura (1930-1998) découvre la peinture en 1947 et trouve dans la pratique de l'automatisme surréaliste un échappatoire à l'insupportable cruauté de l'existence. Pour lui et comme pour la plupart des autres espagnols, le surréalisme représente alors une opposition intellectuelle à toutes les répressions. C'est la découverte de "l'informel" qui va orienter son art du côté d'un expressionnisme violent et désespéré. Son art, tel un cri, traduit le sentiment tragique de la vie mais aussi la réalité sombre et profondément trouble de son pays.
Cura (1959) fait partie des êtres étranges et énigmatiques que Saura se met à créer dans les années 50. Ce sont des personnages, tout droits sortis d'un univers viscéral et déchiré, défigurés par un geste totalement transgressif. Le "Curé" - comment s'en étonner dans l'Espagne d'alors ?- est le personnage sortant du cauchemar de l'intolérance religieuse, faite de sang et de supplice, de privations et d'obsessions cruelles. Au delà de l'anticléricalisme virulent, cette œuvre traduit aussi les préoccupations plastiques de l'artiste, qui ne cache pas son admiration pour l'ascétisme et la ferveur de certains artistes américains (Motherwell par exemple) :
"Rares ont été les occasions, et celle-ci en est une, où j'ai pu mettre en pratique mon désir de monumentalité et de simplicité […] et de créer des espaces actifs sans pour autant oublier d'inclure dans mon travail la présence nécessaire du monstrueux."
L'œuvre d'Antoni Clavé (1913-2005) représente le signe d'une liberté qui se gagne par l'exil. Installé à Paris en 1939, il y pratique l'illustration et crée des décors pour le théâtre et le ballet. Au milieu des années 50, il décide de se consacrer à la peinture qu'il se met à pratiquer de manière frénétique. Volem l'Estatut (1977) traduit les questionnements d'une Espagne récemment libérée du franquisme. En effet, la revendication de la démocratie et l'accès à l'autonomie politique sont indissociables pour les élites catalanes. En 1976, les leaders du catalanisme mobilisent les masses autour du thème "Volem L'Estatut" (qui pourrait se traduire par "nous voulons le statut [d'autonomie]"). L'artiste, lui-même né en catalogne, nous donne à voir le drapeau catalan et laisse apparaître, dans cette œuvre que l'on pourrait qualifier de violemment raffiné, non pas certaines crispations nationalistes mais bien plutôt sa peur d'un nouvel enclavement.
La peinture d'Edouardo Arroyo, né à Madrid en 1937, reprend l'imagerie populaire de son pays, notamment à travers la série de portraits de toreros qu'il réalise en 1963 et dont Bocanegra fait partie. Pour lui, les toreros sont un des symboles du régime franquiste, tourné vers des valeurs traditionalistes et nationalistes. C'est d'ailleurs Franco que l'on peut reconnaître dans la figure du torero exposé ici. Cette série d'œuvres, présentée à Madrid en 1963, fut immédiatement censurée par le régime franquiste. Arroyo quitte alors précipitamment son pays pour n'y revenir qu'à la mort du Caudillo.
SALLE 1
Influencé par l'art de Klee et de Miro, Manolo Millares (1926-1972) se met, dès 1955, à utiliser des fragments de tissu usés et rapiécés, collés sur des fonds de toiles raccommodées, comme dans Composicìon con texturas armonicas (1956). Son vocabulaire plastique évolue alors et il s'attache à laisser parler les matériaux eux-mêmes. Il impose la toile de jute et la serpillière comme support emblématique de son œuvre. Cuadro 33 (1957),
Pintura n°2 (1960), Objeto (1960) et Cuadro 152 (1961) nous laissent apprécier sa pleine maturité. L'artiste utilise des morceaux de toile de jute qu'il tord, chiffonne, éventre pour ensuite les suturer grossièrement.
Le noir, le blanc et des touches de rouge accentuent encore les effets de torsions et d'assemblages qui confèrent à ses œuvres une tension dramatique qui, métaphoriquement, évoque les convulsions fébriles de la vie. La force de l'art de Millares réside dans sa densité, son surgissement, telle la manifestation douloureuse d'une présence muette et silencieuse. Cette matière torturée est aussi le support d'une idée qui traverse toute son œuvre et qui est celle de la figure et du corps, de l'"Homuncule" tel qu'il le nomme et dont le pendant français pourrait être les Otages de Fautrier. Il expérimente une nouvelle figuration où la figure se "dé-figure", se découvre un équilibre fragile, tel l'Anthropofaune (1971) ou le Sin titulo (1971) dans lesquels tout est blanc et noir comme une tension entre la vie et la mort. Positif et négatif deviennent les deux fonctions d'une situation humaine et historique condamnée à l'irréductible.
Dès le début des années 50, après sa découverte de l'art "informel", Antoni Tàpies délaisse l'onirisme surréaliste et développe ses premières intuitions matiéristes. Toute l'originalité de son art se met alors en place et de savants mélanges de marbre pulvérisé, de terre, de sable, de latex et de peinture à l'huile viennent "informer" une matière qui devient instance d'apparition de l'esprit. A plus d'un titre, Ovale noir (1957) - exposé à l'étage du musée, Rose en relief (1959) apparaîssent comme de véritables objets de méditation, dans lequel la matière devient réflexive et le regard contemplatif, égaré dans un espace incertain, entre forme et figure.
Pour Gerardo Delgado (né en 1942), la peinture assume la même fonction de méditation et de dévoilement d'espaces neufs, tel En paisajes extranos (1983).
SALLE 2
José Maria Sicilia (né en 1954) se rapproche avec Customagic n°2 (1983) des préoccupations de la Bad painting pour finalement atteindre une peinture abstraite qui, à l'image de Flor rojo B (1987), se concentre essentiellement sur la ligne, la forme, la géométrie de l'espace et la couleur, sans oublier la suavité de la matière.
Albert Ràfols-Casamada est né en 1923 et si sa peinture s'est fait connaître
plus tard que celle de ses contemporains (comme Tàpies ou Saura) c'est sûrement parce qu'elle a conquis tardivement - dans les années 70 - sa pleine originalité. A l'image de Nausica (1983), Ràfols-Casamada pratique une peinture d'émotion, lyrique sans être expressionniste, construite sans être géométrique, sensuelle sans être
matiériste.
La peinture de Miguel Angel Campano (né en 1948) doit autant à Cézanne et au cubisme, qu'à certains grands abstraits américains tels Gorky ou Motherwell. Fuego (1983-1984) en est un exemple éclatant.
Après avoir été un acteur important du mouvement conceptuel catalan, Ferrán Garcia Sevilla (né en 1949) plaide pour la peinture à partir des années 80. Dans La porte du ciel (1984), le peintre, avec une grande économie de moyens, crée un véritable univers personnel (qui n'est pas sans rappeler celui de Miró) dans lequel le rêve est souverain.
Sans titre (1983) de José-Manuel Broto (né en 1949) pourrait être qualifié de peinture "impressionniste-abstraite" tant ce paysage onirique s'avère mystérieux. Quelques cercles de peinture noire donnent naissance à une forme qui n'a pas d'autre nécessité que de mettre en valeur le bleu et ses moirures. Aucuns repères convaincants dans cet espace qui pourrait être tout autant en formation qu'en dispersion, juste une vision intérieure propice à la méditation.
Gallo Rojo (1983), peint par Robert Llimós (né en 1943), fonctionne à la manière des images surréalistes et de leur associations d'idées ou d'objets
saugrenus. Nous butons sur ce fond peint comme sur un mur pour nous
retrouver devant cette jeune fille candide aux couettes et ce coq mort.
Dépouillée et frontale, cette œuvre dégage une sensation angoissante,
entre solitude et absence.
Lit et couverture (1983) d'Antoni Tàpies évoque d'autres préoccupations que celle de la matière. L'artiste s'attache ici, tout en pratiquant une sacralisation des éléments de la vie quotidienne, à évoquer une période douloureuse de sa vie (son alitement entre 1942 et 43, suite à une crise cardiaque et une grave lésion pulmonaire).
Jaume Plensa (né en 1955) avec son dessin Sans titre (1983), crée des êtres fantasmatiques, entre sexualité et animalité.
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