Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

François Morellet, "Geometree n°109 (Parjure n°1)" (1993)

Marqué par une très haute qualité plastique autant que poétique, caractérisée par une production où " l'abstrait " est sans cesse remis en cause, et où la " géométrie " contredit continuellement l'idée que l'on se fait habituellement d'une science rigoureuse, l’œuvre de François Morellet (né en 1926) est en perpétuel renouvellement, à l'image de cette Geometree.

Photogr. Jean Luc Auriol et Alain Gineste © Adagp, Paris

"Geometree n°109 (Parjure n°1)" (1993)

Branche et acrylique sur bois
240 x 240 cm
Frac Midi-Pyrénées, les Abattoirs, Toulouse
Inv. : D.1995.1.384

 

En 1983, François Morellet commence sa série des Geometree. Son amour des jeux de mots investit alors la langue anglaise : il mélange la géométrie et les trees, c’est-à-dire les arbres, et plus spécialement les branches. Dans cet accouplement contre nature, rencontres et correspondances font naître une espèce d’hybride artistique.

Morellet, riche de cette attitude qui veut qu’il ne soit jamais où on l’attend, officialise le mariage des contraires : ordre et désordre, hasard de la trouvaille et géométrie. Dans cette union des contraires, c’est alternativement l’un et l’autre qui produisent ou perturbent l’organisation d’ensemble du tableau. Très simplement, il l’explique ainsi : c’est la " géométrisation dans le tableau d’éléments vraiment pas doués pour devenir géométriques."

Pour ce faire, l’artiste se contente de flâner dans son jardin de Cholet à la recherche des branches – véritables ready made naturels – qui constitueront la matrice du tableau. En fait, il réduit son intervention au choix des branches dont les formes définissent le programme de construction de l’œuvre.

Sur un panneau de bois blanc, Morellet colle une grande branche constituant un angle presque droit (autant que peut l’être en tous cas un élément naturel…) qui se prolonge verticalement par une ramification de deux tiges formant un "y". Voilà donc la matrice de cette Geometree. Les extrémités végétales sont ensuite prolongées à l’acrylique de manière à former deux figures géométriques : un carré et l’ébauche d’un autre, superposé au premier.

Un des archétypes de l’art est ce postulat de l’alliance entre nature et artifice : la tradition voulait que la main de l’artiste réussisse à " recréer " la nature : avec les Geometrees, c’est tout l’inverse qui se produit. En paraphrasant Oscar Wilde, c’est la nature qui semble ici imiter l’art. Et les branches de Morellet deviennent un artifice de la géométrie, au service d’une œuvre au carrefour de dada, de l’art conceptuel et de l’arte povera.

Une histoire d'acquisition...

Déposée aux Abattoirs en 1995, cette oeuvre a été acquise par le Frac Midi-Pyrénées en 1993. En effet, au début des années 1990, le Frac souhaite faire entrer dans ses collections une pièce de l’artiste. Alain Mousseigne, le directeur des Abattoirs (1995 - 2012), à l’époque membre de la commission d’achats du Frac, prend alors contact avec François Morellet. Ce dernier, dans sa lettre du 14 octobre 1992, lui énumère les œuvres disponibles à la vente : la Steel Life n°35 de 1990 et la Steel Life n°58 de 1992, la Relâche n°2 de 1992, La Gitane de 1991, ainsi que Les Geometree n°12 de 1983 et n°49, Hommage à barre nette (Newman) de 1984

 

Lettre de François Morellet à Alain Mousseigne

 

Steel Life n°35 (1990)Steel Life n°58 (1990)Relache n°2 (1992)La Gitane (1991)Geometree n°12 (1983)Hommage à barre nette (Newman) (1984)

 

Mais Alain Mousseigne désire une Geometree inédite et spécialement réalisée pour l’occasion. Problème, et non des moindres, la série des Geometree a été clôturée par l’artiste en 1985 : " J’ai en effet décidé d’arrêter là ces périlleux exercices de style qui m’avaient un moment permis (pour m’échapper du champ où tout était devenu art) de me raccrocher aux branches – où tout est bientôt devenu (par ma faute) géométrie."

Toutefois, Alain Mousseigne avait peut-être en tête la petite note laissée par l’artiste qui stipulait non sans humour : " Je me laisse quand même la possibilité pour les cadeaux de fin d’année ou de mariage d’aller jusqu’au n°110 (mais pas plus c’est promis)."

Morellet s’est donc "parjuré" suite à la demande d’Alain Mousseigne, ce dernier représentant à lui seul le " groupe de pression " qu’évoque avec humour l’artiste dans sa lettre du 4 juillet 1993 au directeur du Frac, Jean Marie Touratier. Il réalise deux versions de la Geometree n°109 (Parjure n°1) et c’est finalement la deuxième mouture qui est retenue, autant par Alain Mousseigne (c’est lui qui a inscrit " la bonne " au revers de la photo de l’œuvre) que par François Morellet qui, dans sa lettre du 3 décembre 1993, avoue trouver l’autre version " maigre ".

 

Lettres de François Morellet à Jean Marie Touratier et Alain Mousseigne

 

Première Version de la "Geometree n°109 (Parjure n°1)""Geometree n°109 (Parjure n°1)"

 

Alain Mousseigne et François Morellet se connaissent bien. En juin 1983, au musée des Jacobins de Toulouse, dans le cadre de son exposition " Le Musée décalé ", Alain Mousseigne invite François Morellet a réaliser des interventions éphémères dans la cour et sur l’architecture du musée. Il complète par des formes en arc de cercle un détail architectural et les traces laissées au sol par un portail en les nommant Arcs de cercle complémentaires.

 

Arcs de cercle complémentaires, intervention dans le cadre de l’exposition Le Musée décalé en 1983Arcs de cercle complémentaires, intervention dans le cadre de l’exposition Le Musée décalé en 1983Arcs de cercle complémentaires, intervention dans le cadre de l’exposition Le Musée décalé en 1983Arcs de cercle complémentaires, intervention dans le cadre de l’exposition Le Musée décalé en 1983