Rencontre Art et Cognition : interview de Pascal Pique
Pascal Pique est directeur pour l’art contemporain aux Abattoirs.
Pourquoi avoir accueilli cette manifestation “Art et Cognition” aux Abattoirs ?
Tout d’abord, parce que nous avons déjà accueilli par deux fois aux Abattoirs ces Rencontres qui ont été des événements assez uniques, précurseurs, et même inspirateurs. Mais cette fois, il s’agit plus que d’un simple accueil. Avec Mario Borillo (UPS/IRIT) et Catherine Gadon du service culture de l’UPS, nous avons décidé d’engager une véritable collaboration quant aux axes de réflexion, et surtout sur le sens même de la présence et de l’apport des artistes. On parle, en effet, de plus en plus du rapport art/science sans trop savoir où l’établir et pourquoi. Il est donc nécessaire d’expérimenter cette relation, de poser la problématique et d’ouvrir des perspectives. C’est d’autant plus important qu’à Toulouse même, il y a des projets, comme la réhabilitation de la prison Saint-Michel, dont le concept est de combiner création et recherche sur la base de rencontres entre artistes, ingénieurs et scientifiques. Il s‘agit aussi d’alimenter ce processus.
Pour en venir à la motivation profonde de ce colloque, je dirais pour ma part qu’elle serait presque manipulatrice. L’objectif “inavouable” serait que l’art et la science puissent enfin se contaminer ou se co-déterminer l’un l’autre dans une sorte de parthogénèse, certes assez cérébrale, mais néanmoins effective. Plus sérieusement, je considère ces Rencontres comme une sorte de laboratoire expérimental devant favoriser l’émergence d’une nouvelle conscience, à la croisée de l’art et de la science. Il me semble que nous avons grand besoin de libérer de nouveaux modes de pensée pour réimaginer notre présent et donc notre futur.
Quel regard le monde de l’art contemporain pose-t-il sur la science ? Vous évoquez l’évolution conjointe de l’art et de la science et en même temps le paradoxe, voire le malentendu entre les deux. Qu’en est-il exactement ?
Je crois que c’est un regard de plus en plus décomplexé. D’une part comme de l’autre d’ailleurs. Il me semble qu’artistes et scientifiques commencent par se considérer les uns les autres d’une manière plus “questionnante” et collaborative. Je dirais même qu’ils visent à briser les frontières qui ont pu s’établir entre leurs deux domaines. Il est clair qu’au regard de l’évolution culturelle de l’humanité, l’art et la science ont connu une évolution conjointe et parfois même confondue jusqu’à la fin du Moyen-Age, dont Léonard de Vinci est la figure ultime. Mais dans son évolution, la pensée occidentale s’est construite sur une rupture entre ce qui est de l’ordre de la raison logique et ce qui est de l’ordre de l’imaginaire ou de l’art. Platon préconisait déjà de rejeter l’artiste à l’extérieur de la Cité. C’est de là que vient l’idée que l’artiste est le maître de l’illusion, du faux-semblant et qu’il se situe en dehors du monde réel. Et c’est pourquoi je parle de paradoxe et de malentendu.
Aujourd’hui, il est capital de réhabiliter cette raison imaginative et donc l’artiste, mais pas seulement, en essayant de déterminer ce qui se passe sous son crâne pour tenter de le reproduire de manière artificielle.
L’éthno-sociologue Michel Boccara parle de cette nécessité de repenser le rapport entre la science, l’art, la poésie ou la littérature et même de réinventer une “mythologie scientifique”. Ce qui veut dire que le travail du scientifique et de l’artiste doit reprendre en compte une dimension symbolique, mais aussi avoir une démarche symboliquement différente. Par exemple que chacun sorte du ghetto où il a été cantonné. C’est d’abord ce que j’attends de ces Rencontres. Chacun va d’ailleurs le démontrer à son niveau, reste à voir si l’on peut aller au-delà.
Quel impact les recherches en sciences cognitives peuvent-elles avoir sur la création artistique contemporaine ?
Il y a un impact direct chez certains artistes comme Anika Mignotte dont le travail est directement lié à l’émergence des états de conscience et qui va bien au-delà de la seule expérimentation numérique et computationnelle, c’est à dire l’analogie du cerveau et de la machine (l’ordinateur). Il y a aussi des impacts indirects. Parmi ceux-ci, j’ai été frappé par le retour dans l’art de ces dernières années de la dimension mentale et de la recrudescence du motif ou du symbole du cerveau. D’où l’exposition Absolumental que nous avons réalisée aux Abattoirs fin 2006. J’ai, par ailleurs, été assez impressionné et influencé, je dois le reconnaître et le revendiquer, par la pensée de Francisco Varela, qui s’est livré à une analyse critique de l’histoire et des enjeux des sciences cognitives.
L’intérêt de Varela a été de repositionner le phénomène cognitif dans une perspective ouverte en démontrant que le sujet et le monde se déterminent ou s’impactent l’un l’autre en permanence. En d’autres termes, le cerveau n’est pas seulement une machine autonome qui reflète ou qui imprime le monde. Tout se passe dans le jeux complexe des phénomènes d’interaction, c’est-à-dire dans un entre-deux et non plus dans une bipolarité intransitive. En disant cela, Varela a dynamité la vision dualiste propre à la pensée occidentale pour voir enfin comment nous agissons sur le monde et comment le monde agit sur nous. Ce qui est capital, car derrière la question des sciences cognitives, il y a la question de notre relation au vivant et celle de notre tendance à considérer ce qui nous est extérieur (l’autre, la nature, l’animal, l’environnement) dans un rapport de domination, d’exploitation, voire de prédation.
Mais il ne faut pas oublier qu’avant toute chose, la cognition est créatrice de mondes, et ceci dans une perpétuelle actualisation. Cette nouvelle pensée qu’a développée Varela, pourrait même donner une assez belle définition de la conscience contemporaine. Si l’on considère que par certains aspects, l’oeuvre d’art est un véritable outil cognitif, on mesure mieux les enjeux et les perspectives que peuvent ouvrir ces Rencontres entre art et sciences cognitives. A savoir, et comme dirait Basserode, la nécessité de faire émerger de nouvelles “géographies mentales”. Ce qui pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un protocole de recherche à développer en commun.
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