Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Art contemporain
en Midi-Pyrénées

Béatrice Utrilla | Artistes

Béatrice Utrilla

En 1987, diplôme des Beaux Arts en poche, Béatrice Utrilla expérimente un médium populaire, utilisé par tous et jalonnant les étapes de nos vies : la photographie.

Très active, elle travaille beaucoup en collectif, ce qui va rapidement devenir une manière d’être et un choix politique.

À Toulouse, avec le collectif Ab-Irato, puis les Curieux, il s’agit de développer un regard sur l’art par les artistes et une stratégie d’expositions hors des politiques institutionnelles. Parallèlement à ces coups collaboratifs, le problème de Béatrice Utrilla est d’intégrer les questionnements de l’art contemporain en évitant les tentatives de ce qu’on appelait la « photographie plasticienne ». Béatrice Utrilla produit des images participant du courant de « la photo pauvre » en référence au cliché de famille pris avec le Kodak, l’image ratée ou prise par erreur, en bref : aux antipodes de la photo d’Art. Ce concept d’images dénuées d’ambitions construisait déjà chez d’autres une esthétique à part entière, mais les séries d’images de Béatrice Utrilla éveillent en nous des échos. Impossible de ne pas se les approprier, d’autant que le mot, la phrase, comme un sous-titre, y construisent un sens, une énigme racontant bribes et fragments d’histoires uniques appartenant pourtant à chacun d’entre nous. Il n’y a qu’à regarder le titre de certaines de ses expos ou de ses monographies entre 93 et 96 : « On est venu en voiture », « Les cousins germains », « Lieux communs », « La vie n’est pas parfaite », « Scènes de la vie quotidienne »… Tous titres de ce journal du banal.

Les images de Béatrice Utrilla bannissent souvent la technicité, même si elles ne la censurent pas. Souvent, la photo est floue, imparfaite. Béatrice Utrilla utilise les photocopieurs, les images de synthèse ; elle photographie des postes de télé allumés. Bandes passantes, couleurs cathodiques, flous, chaque image est au mieux de son imparfaite qualité et existe autant par ses défauts que par ses qualités picturales. Le travail vidéo qu’elle va développer à partir de 2000 en est la suite logique.

Dans le travail d’un artiste, il y a souvent une constante tenace et labile à la fois, qui revient toujours déguisée. Il y a bien une assiduité à la co-élaboration chez Béatrice Utrilla. Une réflexion sociale, diffuse mais persistante dans son travail, lui fait élaborer des projets de collaboration diverses : auteur, musicien compositeur ou même architecte (pour la vidéo Emma B). Dans ses collaborations, la confrontation des pratiques alimente un moteur expérimental. Par exemple, dans le cas de la vidéo « Work in progress », travail évolutif dans lequel Michel Cloup, musicien compositeur avec qui elle travaille régulièrement depuis 2000, élabore une bande son qui, paradoxalement, sert de synopsis au montage des scènes.

En parallèle, depuis 1999, elle dispense à l’école d’architecture de Toulouse, un enseignement des arts plastiques dans lequel sa pratique est prépondérante ; elle fait partie du collectif AlaPlage qui multipliera les expositions à Toulouse, Lyon, Bordeaux, Marseille, Royan, Besançon, mais aussi en Suisse et à Québec, durant la période allant de 2000 à 2007. Béatrice Utrilla cherche à croiser les regards si bien que, parfois, le travail va prendre la forme d’une triple collaboration entre public, institution, et artiste. Cette pratique s’articule autour et avec des milieux spécifiques tels que la psychiatrie (pour une résidence d’artistes au sein de l’hôpital La Grave à Toulouse, en coproduction avec le musée des Abattoirs), le milieu carcéral (au quartier femmes, maison d’arrêt d’Agen), ou les adolescents (avec le musée Calbet à Grisolle en 2009 et Lieux Commun à Toulouse en 2010). En travaillant avec ces publics divers, elle s’emploie avec insistance à chercher les symptômes de l’époque, à les triturer et les représenter dans des formes reproductibles à l’envie, privilégiant publications, vidéos, tirages photos ou pièces sonores.

Michel Imbert

Béatrice UTRILLA
D.N.S.E.P. en 1987 ESBA Toulouse

PRINCIPALES EXPOSITIONS PERSONNELLES

2011
« La Californie » Galerie Sainte Catherine – Rodez – France
« Les Adolescents » Galerie – Lycée Louis Querbes – Rodez – France

2010
“La boum de Kevin”, Printemps de septembre / Point de fuite – Voltex – Toulouse
“Quand il s’agit de Kevin”, Printemps de septembre / Point de fuite – Voltex – Toulouse
“Les Adolescents saison 2”, Lieu-Commun, Toulouse
“j’ai du partir avant la fin” Zaacheel et Béatrice Utrilla, festival Empreintes Numériques, Toulouse
“WE INSIST! acte1”, Zaacheel et Béatrice Utrilla, galerie Sollertis, Toulouse

2009
“EMMA B est dans l’ombre d’un doute”, Vidéo B. Utrilla B. Arnaud MYCROFT, Paris
“LES Adolescents”, MUSÉE CALBET, Grisolles
“WIP”, Festival Vortex LA CARTONNERIE, Reims

2008
“WIP”, Galerie France FICTION, Paris

2006
“Nocturama” CAAC Musée d’Art Contemporain de Séville, Espagne
“VU” installation vidéo, La mutuelle des coupables, ALaPlage, Toulouse

2003
“Créer du désordre saison 2 ” Centre Culturel, Agen

2002
“Créer du désordre”, Casa, Agen
“Résidents”, Les Abattoirs,Toulouse

2001
“SAVE”, Galerie du forum, Toulouse
“SAVE & Sedétacher” Utrilla/Cloup, invitation musicale N° 3, ALaPlage, Toulouse

2000
“Sedétacher”, Château Prieural, Monsempron-Libos
“Sedétacher”, version vidéo – texte/son Michel Cloup – Traverse vidéo, Toulouse

1999
“Sedétacher”, Octobre de la photo”, centre culturel d’Agen

1998
“Lieux Communs” Centre Méditerranéen de l’image, Malves

1997
“Lieux Communs” Galerie du Forum, Toulouse

1994
“Lieux Communs”, Galerie du B.B.B., Toulouse

1993
“Histoires”, Galerie de Photographie, Espace Saint-Cyprien, Toulouse
“Scènes de la vie quotidienne”, Grenier de Sans-Vicens, Perpignan

1990
“Biennale Internationale de la Photographie d’Art et de recherche” Paris

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PRINCIPALES EXPOSITIONS COLLECTIVES

2011
“Virtuacité”, parcours vidéo Centre d’art la Chapelle-Saint Jacques, Saint Gaudens

2010
“Les Adolescents – saison 2”, exposition “Montage Parallèle”, Béatrice Urtilla et Myriam Richard, Lieu-Commun, Toulouse

2008
“MON ESPACE”, LE VINGT DEUX, Toulouse
“EXPÉRIENCE”, LIEU COMMUN, Toulouse

2007
“MEETING” LIEU COMMUN, Toulouse
“Paysage” Espace Croix Baragnon, Toulouse

2006
“SERIES NOIRES.” chez Jeanne Lacombe, Toulouse

2005
“Barbara; une hache dans un cœur.” l’œil de poisson, Québec
“Dipsomania” Les Abattoirs, Toulouse

2004
“M.Saissi de Châteauneuf Dabray” La Station, Nice

2003
“SIX”, CIAM, université de Toulouse le Mirail, Toulouse
“Videorium” Les Abattoirs, Toulouse

2000
“SOLO GLOBAL”, C.C Matadero – Huesca, Espagne
“Les Curieux – collection 2000”, E.N.AC – Toulouse

1999
“Sedétacher”, Béatrice Utrilla, Michel Cloup, “ Atelier et produits finis”, Villemur-sur-Tarn
“Les Curieux ALaPlage”, AlaPlage, Toulouse

1998
“Castro, Maigné, Morro, Roux, Utrilla”, Galerie Vraie Rêve, Lyon
“Les gaufrettes amusantes”, exposition itinérante conçue par Chambre à part
“Les photographes de Midi-pyrénées”, Printemps de Cahors, Cahors

1997
“Les Curieux”, Cartel de l’hippodrome, Toulouse

1996
“La vie n’est pas parfaite”, Espace Écureuil, Toulouse
“Lieux communs” Béatrice Utrilla, “Gizeh” Denis Roche Association CASA et F.R.A.C. collection Aquitaine, Prayssas
“Les cousins germains”, Munich
“On est venu en voiture”, Centre culturel Prowinz, Seefeld-Hechendorf

1995
“Les Curieux”, Atelier Cartel de l’Hippodrome, Toulouse

1994
“Portrait de la photographie en Midi-Pyrénées”, Galerie du château d’eau, Toulouse

1993
“Côté cour et côté jardin”, Photofolies 93 Galerie du Château d’Eau, Toulouse

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EXPOSITIONS AVEC LE COLLECTIF ALP

2006
“Collectif people saison 3” – Espace Croix Baragnon, Toulouse

2005
“VIVONS GROUPÉS” dans le cadre de notre résidence itinérante Québec
“Apparition” galerie – Cortex Athletico une invitation de ZÉBRA 3, Bordeaux
“Les Menteurs” – ALaPlage, Toulouse
“Import/Export 2” – le CAN / Centre d’art Neuchâtel, Neuchâtel (Suisse)
Interventions d’artistes dans l’espace urbain organisés par le CAN / Centre d’art Neuchâtel et le Pavé dans la Mare, Besançon
4 DAYS” – ZÉBRA 3, Bordeaux Résidence en juillet 2004 au TNT sur une invitation de ZÉBRA 3 Bordeaux

2003
“GLOSS IN THE DARK” – Galerie Roger Tator, Lyon. Dans le cadre de “SUPER-FLUX 03″ à Lyon dans le 7ième arrondissement avec la Galerie Roger Tator
“LIFE TAKE A CIGARETTE” – Astérides, Marseille Dans le cadre l’exposition “Trabendo” à Astérides (Marseille)

2002
“Nous Tous” – CAPTURES 7.0 Royan

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PRINCIPALES PUBLICATIONS

2007
“Paysage” catalogue espace Croix Baragnon

2005
“disparue” édition “où sont les enfants

2003
“Catalogue Buy-self” Zebra 3 Bordeaux

2001
“Sedétacher”, CD-Rom LP Expérience (p)&(c) Lithium

2000
“nepasexposer alalumière”, Poster – édition – les Curieux 2000 – E.N.A.C.

1999
“Sedétacher”, monographie, édition CASA
“Photographies”, Le Présidial – Castelnaudary

1998
“Le livre affiche – “Lieux communs regarder” édition LUX FECIT
“Les Curieux poche” printemps/été 98, édition les Curieux
“Imaginez autre chose” la gaufrette amusante éditions chambre à part

1996
“Lieux Communs”, monographie édition CASA
“La vie n’est pas parfaite éditions Espace Ecureuil

1995
“Valentin Rodriguez”, crédit photographique du catalogue, ENAC, Toulouse
Revue “BARCA !” (poésie politique psychanalyse), crédit photographique du nº 3

1994
“Portrait de la photographie en Midi-Pyrénées Galerie du Château d’Eau, Toulouse
Revue “Images”, Objectif Image, nº 32

1993
“Histoires” (10 Questions sur la photographie) Galerie de Photographie, Espace St-Cyprien, Toulouse
“Scènes de la vie quotidienne”. Monographie. Editions Rivages des Arts

1992
Revue “Noir & Blanc”, numéros de juin et de septembre
“Artistiques 92”, catalogue

1988
“Toilette d’Artistes”, crédit photographique du catalogue, Editions Adélie

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PARUTIONS

2011
DVD VideoNowMore #1 /5 dimensions de la vidéo contemporaine – Edition EDV – “ Emma B est dans l’ombre d’un doute” vidéo Béatrice Utrilla/ Bertrand Arnaud
Revue DERATISME – 3.4 – Béatrice Utrilla “Je sais où tu es maintenant”

2008
Visuel CD “EXPERIENCE – nous (en) somme encore là” Boxon

1996
Visuel CD “Diabologum #3” Lithium

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VIDÉOS / DVD

2011
VIDEO/NOW MORE # 1 – Mediathèque des Abattoirs  - Auditorium les Abattoirs – Toulouse – France

2010
“Quant il s’agit de Kévin” vidéo de Béatrice Utrilla, Sébastien M.Barat, avec la collaboration de Nicolas Bordier, Michel Cloup, Floriant Delafourniére

2009
“EMMA B. est dans l’ombre d’un doute” vidéo Béatrice Utrilla/Bertrand Arnaud

2008
“JE TE QUITTE” vidéo

2007
WORK IN PROGRESS DVD

2005
“work in progress # 2”

2004
“work in progress # 1”

2003
“Créer du désordre”

2002
“résidents”

2001
“Save”

2000
“Sedétacher”

  • Sans titre 
    Vue de l’exposition - SIX, Ciam, Toulouse, 2003 Photographie numérique, tirage papier collé sur dibond, 30x40 cm Voir entretien exposition « six » au Ciam
  • Sans titre
    Vue de l’exposition - Résidents, Les Abattoirs, Toulouse, 2002
  • Les Adolescents saison 2
    Vue de l’exposition - Les Adolescents, Rodez, 2011
  • Emma b. est dans l'ombre d'un doute | Béatrice Utrilla / Bertrand Arnaud
    Vue de l’exposition - Emma b. est dans l'ombre d'un doute Mycroft, Paris, 2009
  • La Californie, 2011
    La Californie, 2011
  • La Californie, 2011
    La Californie, 2011
  • Work in progress, 2004 - 2007, vidéo | Béatrice Utrilla / Michel Cloup
    Work in progress, 2004 - 2007
  • Quand il s'agit de Kevin | Béatrice UTRILLA / Sébastien M.BARAT / Nicolas Bordier / Michel CLOUP/ Florian DELAFOURNIERE
    Quand il s'agit de Kevin | performance sonore Michel Cloup, Printemps de Septembre, 2010
  • Libre échange, 2007
    Libre échange, Lieu-Commun, 2007

ENTRETIEN BEATRICE UTRILLA - Réalisé par Manuel Pomar du collectif AlaPlage

MP - Comment as-tu commencé à travailler ?
BU - J’ai commencé à travailler par rapport au support photographique en 3ème année de l’école des beaux-arts, pour me positionner hors de la peinture, c’était au milieu des années 80, il y avait peu de place pour la photographie dans l’art contemporain et la peinture était très à la mode. Je trouvais que la photographie était un médium plus proche de ma personnalité, elle interrogeait une pratique très populaire liée à la mémoire et pouvait construire des traces d’une histoire personnelle et collective. Le fait de m’approprier une pratique de masse m’intéressait, la question de l’image et de son statut me semblait important. J’ai donc passé mon diplôme sur la photographie en marge de ce qui se pratiquait à cette époque, j’ai alors trouvé un jury très enthousiaste.

MP - Comment as-tu commencé à exposer ?
BU -
Très discrètement, j’ai dû, vu le contexte de ces années, trouver des structures alternatives aux galeries commerciales. Or, mon travail ne répondait pas non plus au courant de la photographie plasticienne. Une des premières expositions importante était “ Photo Pauvre ”. Puis, avec un groupe d’artistes qui étaient aux beaux-arts nous avons monté une association “ AB Irato” . Le groupe a toujours été important.
On était dans une dynamique de montrer notre travail grâce à des d’expositions collectives mais aussi en réalisant des commissariats d’exposition pour la galerie Axe Sud à Toulouse. En étant dans ce groupe, je n’étais pas isolée et j’ai donc très peu démarché pour montrer mon travail. En même temps, je n’aime pas me vendre et je considère que les acteurs de l’art doivent faire leur travail, aller voir les artistes et faire leur propre choix. Je suis là pour créer et je pense que mon travail implique une certaine forme de rencontre.

MP - Alors il faut que quelqu’un voie une exposition et te propose d’en faire une autre ?

BU - Exactement et je pense qu’il faut qu’il y ait une certaine curiosité de la part des commissaires, une envie de prendre des risques, de croire en ce qui peut arriver.

MP - C’est quoi une expo réussie ?
BU -
Cela dépend, avant j’aimais beaucoup créer un travail pour une exposition, un lieu, des gens qui avaient mis leur confiance dans mon travail et un public donné. C’était très épuisant, je manquais de recul par rapport à ce qui était présenté, je me retrouvais le soir du vernissage à découvrir en même temps que les autres mon travail. Un état d’urgence et d’épuisement.
Ceci dit il y a aussi un travail qui rencontre son public à posteriori, quand il est découvert plus tard, c’est très étrange comme s’il y avait un moment précis pour que le travail soit reçu par le public. Maintenant j’ai plus de distance, je travaille moins dans l’urgence il arrive qu’il y ait un décalage de plusieurs mois entre la conception et la fabrication d’une production et son exposition , je suis déjà sur un autre projet.

MP - Quel est ton comportement face à la photographie, comment travailles- tu ?
BU -
Cela dépend des périodes et de ce que je suis entrain de vivre. Au départ je faisais beaucoup d’images, c’était quelquefois pour oublier l’ennui, tout mon quotidien était prétexte à faire des images et puis je suis arrivée à une overdose, une sensation de dégoût d’ajouter encore des images qui ne pouvaient prendre de véritable signification que dans leur mise en relation et leur narration.

MP - Maintenant, quand tu prends l’appareil, tu sais ce que tu veux faire...
BU -
J’essaie de pré visualiser l’image, ce qu’elle va transmettre comme message émotionnel, elle n’est pas construite artificiellement, mais c’est plutôt un état mental de disponibilité face au réel. Au départ mon travail était de “ mettre en image ” le réel, ma réalité, c’est-à-dire comment une vie pouvait être mise en image et ce que ces images te donnaient à voir de ta vie, de la vie.
Il y a aussi la question de la mémoire. Que reste t- il de ce que tu vis de ce que tu vois. Par exemple, les albums de famille. La mémoire de la petite enfance est très frêle et presque ensevelie, les images de mes albums de famille montrent une part cachée de ce que j’ai pu vivre, elles disent “ c’était ainsi ” et pourtant, cela m’apparaît comme une fiction. De cette impression est né cette dualité entre réel et virtuel.

MP - Ça a quand même un effet de réactivation
BU -
Bien sûr, mais cela agit aussi comme une confusion, je veux dire que ces images de mon passé réagissent sur le présent comme des images des mass media. Elles appartiennent au monde des images et font partie de la réalité.

MP - Est-ce que le fait de passer du noir et blanc à la couleur a participé à cela ?
BU -
Ce passage a pris un certain temps, à peu prés deux ans, c’était le passage aussi à l’image numérique, je pensais avoir fait le tour de l’image analogique et je voulais trouver un nouveau mode de réflexion et de fonctionnement, je voulais une distance réduite entre la représentation et le réel.
Être dans l’immédiateté du temps de la mémoire et de la perception du réel. Je suis plus à la recherche d’images mentales : fixer plutôt que regarder. S’ appuyer sur le réel pour créer des images conceptuelles.

MP - D’où “ Sedétacher ” ou plutôt “ Save ”
BU -
“ Sedétacher ” était un travail sur ce passage entre la mémoire, le souvenir et le présent. Comment mettre sur le même niveau esthétique des images de sources et de supports différents, tout en racontant une histoire dont le personnage était à un moment de sa vie où il devait effectuer une transition entre de mondes différents, entre son passé et son futur.
“ Save ” est plus un travail sur les supports d’enregistrement, un questionnement sur le fait de stocker toutes les images de notre vie, sur des supports qui deviennent au fur et à mesure des évolutions technologiques illisibles, comme une quête d’enregistrement et de sauvegarde qui devient absurde et inefficace.

MP - Tu travailles depuis quelques années avec Michel Cloup sur tes projets vidéo. Comment l’as-tu rencontré ?
BU -
J’ai rencontré Diabologum en 1997 pour faire la pochette de leur dernier Album #3, ils ont pris 4 images d’un travail que j’avais réalisé non pas pour le disque mais pour la série “ idées fixes ” Puis comme avec Michel Cloup c’était une vraie rencontre nous avons commencé à travailler ensemble sur “ Sedétacher ” un an après. Je ne suis pas quelqu’un de solitaire, ou retiré du monde, j’ai besoin de confronter mon univers à celui de Michel, nous fonctionnons d’une manière très intuitive et fluide c’est assez impressionnant. Nous sommes sur la même longueur d’onde tout en respectant notre propre travail.

MP - Puis tu as commencé une collaboration avec le collectif AlaPlage en 2001... c’est réellement la première fois que tu travailles en collectif ?
BU -
Oui, après ma collaboration avec Michel, je me suis lancée dans l’aventure du collectif sans vraiment savoir ce que c’était, je n’avais aucune image préconçue de ce qu’est un collectif, pour moi il fallait tout inventer.

MP - Ça te plaît ?
BU -
Bien sûr sinon, j’aurais abandonné. Toutes ces formes de pratiques sont nourrissantes et agissent comme des connecteurs d’énergie. Dans un collectif, on a tous des raisons propres, personnelles et en même temps on est tous là pour la même raison. Je décide de travailler avec des gens et de vivre cette aventure parce que j’aime ces gens. Au départ c’est la personnalité qui m’attire, après tout coule de source.

MP - Ce n’était pas ton habitude de travailler comme ça...
BU -
Il est vrai qu’en règle générale la pratique artistique n’est pas vécue comme une aventure humaine mais plutôt comme une pratique personnelle, j’aime l’idée de groupe, comme dans le rock. Vivre cette expérience de créer et de vivre ensemble. Comment se positionner par rapport à ce groupe ? J’ai mis beaucoup de temps à trouver une place qui, en même temps, elle n’est jamais définitive. Intégrer un groupe déjà formé depuis des années n’est pas quelque chose d’évident, je n’étais pas de la même génération.

MP - Ce qui est bien pour les gens qui sont là depuis longtemps lorsque quelqu’un arrive, c’est aussi un regard extérieur
BU -
Je ne sais pas, on ne peut pas savoir ce que l’on apporte, en tout cas il y a une capacité du collectif à intégrer un nouveau membre sans compassion, mais en donnant l’impression que cela se fait naturellement. Ce qui est intéressant est que le travail personnel nourrisse le collectif et que le collectif réponde et apporte aussi un nouveau regard au travail personnel.

MP - Tu arrives à définir dans ton travail quelles sont les choses que tu mets en jeu dans le collectif ?
BU -
C’est affirmer mon comportement face au social, mon positionnement politique en tant qu’artiste. La carrière d’artiste ultra-libérale, la compétition, le fonctionnement individualiste d’un artiste et l’intégration au marché de l’art ne m’intéressent pas, je cherche de nouvelles formes relationnelles avec le public et aux autres artistes, en me dégageant de la relation commerciale.

 

Entretien réalisé par Mannaïk l’espagnol et Julie Godin Pour l’exposition « Six » au Ciam université de Toulouse le Mirail, 2003

Pourquoi avoir choisi le thème de la désaffection d’une galerie marchande comme sujet ?
J’ai voulu établir un parallèle entre un certain état psychologique et un état visuel avec la photographie d’un objet, ici d’un centre commercial désaffecté. Il existe de fortes ressemblances entre par exemple la catastrophe d’AZF et une catastrophe psychologique due à un effondrement nerveux ou à une maladie.
Pourquoi votre position d’artiste face à la réalité est-elle une position de violence, le côté noir de la vie quotidienne
Ce n’est pas le côté noir d’une réalité mais un autre état existant dans cette réalité, à l’intérieur de celle-ci. C’est un rapprochement mental qui fait partie intégrante de l’homme comme un lieu désaffecté fait partie intégrante d’une ville.

Vous montrez la part cachée des choses uniquement, pourquoi ne pas faire un parallèle avec des centres commerciaux ouverts ?
Ce lieu apparaît comme hors du temps et hors de l’espace car il n’est pas tagué. Toutes les vitrines sont vides, les allées sont désertes, mais rien n’est dégradé ; comme si les gens avaient arrêté d’y venir pour une raison inconnue. Ce lieu paraît décalé avec la réalité, le côté lisse, anonyme et fermé de cet espace contraste avec les vitrines colorées, le centre est fermé mais pas abandonné, il est simplement désert.

Est ce qu’il n’y a pas d’autres explications sur ce sujet, comme des inventaires, des fermetures de magasins... ?
Le centre commercial nous renvoie l’idée d’un état de transition, mais vers quelle fin ? C’est un lieu vide, il n’y a personne et toutes ces allées forment un labyrinthe immense et vide à l’image des labyrinthes mentaux.

En quoi montrer la violence de la vie quotidienne par ces magasins désaffectés est plus légitime pour vous que de photographier par exemple une immense foule de clients dans les supermarchés en période de Noël ?
L’idée première est la projection d’une image mentale à travers un lieu commun, c’est-à-dire un centre commercial. Il s’agit de faire une passerelle entre le réel et le virtuel, entre la perle totale de repères et l’esprit sain plutôt que de décrire quelque chose de violent même si cela reste en toile de fond.
Pourquoi souligner le « trop vide » par rapport au « trop plein » de notre société de consommation ? L’idée de la surconsommation de notre société peut être en effet, liée à la solitude.
L’isolement qui en est les conséquences : l’exemple d’Internet le montre, on n’a jamais autant communiqué, mais tout en étant désespérément seul face à son ordinateur, ce centre commercial a été dans le passé le théâtre de cette consommation de masse et aujourd’hui, les gens sont passés à autre chose, dans un autre lieu, cette galerie marchande demeure donc vide et déserte jusqu’à sa démolition. Le basculement dans le virtuel, le monde des jeux vidéo ou le cinéma est rendu possible en ce lieu labyrinthique et étrange.

Votre travail est-il en attente de réactions du public, comme un appel pour dénoncer le chômage, la crise économique... Votre travail n’est-il pas engagé en quelque sorte ?
L’engagement est sous-jacent pour souligner le rapport entre la mémoire individuelle et la mémoire collective. La perte de repère, de lieu, de temps peut être aussi compris comme une forme de dénonciation d’un certain malaise de la société. De plus, la vision actuelle de l’urbanisme est très critiquée dans mon travail puisque finalement toutes les grandes villes finissent par se ressembler en construisant le même genre de bâtiment partout, dans la même mode, la même architecture...
Votre travail est-il un travail à propos de la mémoire ? Forcez vous les spectateurs à regarder la réalité en face et à se souvenir de ce qu’il y avait avant ?
Il ne peut pas avoir d’appropriation des lieux par les habitants de ces villes qui se sentent complètement perdus. Les lieux sont les mêmes partout, la mémoire des gens est altérée par ces espaces labyrinthiques que l’on retrouve dans toutes les villes. Ce type d’espace commercial est anonyme et semblable a de nombreux autres centres commerciaux, la réalité devient stéréotypée et figée. Rien ne ressemble plus à une ville qu’une autre ville.

Quelle est votre problématique esthétique ? N’y a-t-il pas un jeu entre les couleurs et la mort de ce site commercial ? Est-ce une sorte de paradoxe entre la vie et la mort ?
Il existe une unité dans la coloration de ces photographies, les vitrines des magasins étaient toutes colorées par des papiers de couleurs très vives et fluorescentes : jaune, rose, orange... Qui à l’origine devait attirer les derniers clients pour les ultimes démarques avant la fermeture définitive. Ces couleurs ont été retravaillé à l’ordinateur ainsi que d’autres éléments du décor, comme les couloirs, les lampes... Il doit y avoir une sorte d’appropriation de l’image par le public qui peut reconnaître ce lieu comme un centre commercial désert, des bureaux désaffectés, les couloirs interminables de certains bâtiments publics... Ce lieu virtuel devient propre à chaque personne. De plus, le lien entre la vie et la mort s’effectue peut-être plus par la symbolique du lieu que par les couleurs. Le labyrinthe représente réellement les choix que l’on a à faire dans la vie, est-ce un bon choix, qu’est ce qui nous influence pour prendre le chemin de droite, plutôt que celui de gauche... Obéit-on à la raison ou aux instincts pour faire ce choix ?

Est-ce que vos photos au contraire ne donnent-elle pas un nouveau souffle de vie à quelque chose de mort ?
Tout ce travail est basé sur le questionnement de la vie et du monde en général. C’est encore la référence à la métaphore du labyrinthe qui nous montre que faire des choix, c’est finalement la vie et que dans une situation d’urgence, les hommes choisissent souvent par instincts une issue qui les sauveront, il en est de même avec l’espace mental qui comporte toujours des « sorties de secours ».

En quoi votre vie artistique influence t-elle votre fonction de professeur à l’école d’architecture de Toulouse ? Comment le lien est-il possible entre la création et la mise à plat de cette création que vous devez expliquer par des mots et faire comprendre à vos élèves ?
Il semble que l’enseignement soit différent selon si l’on enseigne en tant qu’artiste ou en tant que pédagogue universitaire. Il faut donc travailler ce lien, en créant un regard artistique et une réflexion pédagogique. Les façons de voir l’enseignement différent selon chaque professeur et pour mon cas, je réactive sans cesse des sujets, des thèmes, des créations pour que les élèves réfléchissent et travaillent dessus ; c’est un échange permanent et une façon de penser et de voir qui permet d’avancer avec les élèves.