Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Art contemporain
en Midi-Pyrénées

Anne Santini | Artistes

Anne Santini

Ici et là, toile cirée et venillia, matériaux kitchissimes s’il en est, côtoient de petits soldats en plastiques et des marques de luxe. Plus tard, ailleurs, de vieux sièges récupérés accueillent un système complexe de diffusion sonore. 

 

            Jamais de hiérarchie, pas plus de clivage. 

 

            C’est peut-être ce qui caractérise le plus le melting-pot qu’engendre sans cesse le travail d’Anne Santini. En opérant par emprunt ou détournement, l’artiste puise dans une culture populaire : celle de la publicité et de la société marchande. Mais c’est également au sein d’une culture que certains qualifient de « savante » qu’elle effectue ses prélèvements ; ces derniers pouvant constituer des clins d’œil à la création artistique contemporaine. Quand elle présente un lapin gonflable, une pancarte en carton frappée d’un slogan militant et un tas de vêtement, Anne Santini convoque dans l’ordre Jeff Koons, Thomas Hirshorn et Christian Boltanski tout autant qu’elle convoque un lapin gonflable, une pancarte en carton frappée d’un slogan militant et un tas de vêtement. Prenons l’amas d’habits : marqué du souvenir de l’holocauste chez Boltanski, il peut aussi renvoyer à la consommation effrénée des premiers jours de soldes ou aux masses de frusques vite délaissées et abandonnées à une association caritative garante de notre bonne conscience…

 

            De ce choc des formes et des matériaux nait une véritable relativisation et un refus des hiérarchisations. En reléguant Prada et Gucci à l’habillage d’une modeste boite d’allumettes, l’artiste octroie aux stars de la haute couture et du bon goût la même place qu’une réclame Ricard. En cousant un galon sur une bâche taguée à la façon d’une banderole de manifestation elle accorde à l’objet syndical brandi dans l’espace public le même soin qu’un ouvrage de dame réalisé au sein de l’espace domestique – à moins que ce ne soit le contraire. Il ne s’agit pourtant pas d’affirmer dans un esprit je-m’en-foutiste que tout se vaut. Car Anne Santini se situe résolument dans l’héritage des artistes-assembleurs qui en drainant des éléments disparates issus du monde qui les entourent cherchent à l’analyser. Les dadaïstes, Georges Grosz et John Heartfield, en inventant le collage d’objets manufacturés anartistiques avaient déjà conscience de la capacité de celui-ci à examiner le monde à mots couverts[1]

 

Si l'emploi du réel constitue chez Anne Santini le moyen le plus efficient de le faire ressurgir, on pourrait être surpris qu’elle se saisisse régulièrement d’objets d’imitation. Cependant le vénillia à motif imitant, le marbre ou la pierre, par exemple, ne construit pas dans son travail un monde factice, une échappatoire disneylandisée mais au contraire nous interpelle avec force sur notre réalité. « Prêcher le faux pour savoir le vrai » dit-on, c’est bien de cela qu’il s’agit : se jouer du toc pour s’arrêter et regarder. 

 

            La figure de chef d’orchestre qu’adopte l’artiste en entremettant les choses se retrouve également dans la démarche collaborative qu’elle entreprend à la PAM. Cette fois Anne Santini choisit d’opérer sous la forme d’un patchwork non seulement d’objets mais aussi de compétences.  D’abord, elle s’approprie le texte poético-militant d’Antoine Dufeu Abonder, dans lequel l’auteur fait entendre la voix d’un homme accablé par les préceptes du monde marchand. Puis, de nouvelles voix, celle des lecteurs du collectif 1group, interprètent cet écrit devenu une partition à jouer. Enfin, metteur en scène, technicien et plasticien sonores, sont orientés par l’artiste pour contribuer à créer une installation  invitant les visiteurs à s’asseoir, à prendre un casque audio et à écouter. Elle ne tend pas là pour autant une invitation à l’inertie. Le visiteur est convié à devenir le dernier collaborateur de l’œuvre par son appropriation sensible et le sens qu’il lui donne. 

 

            Si l'apparence de grand bazar et la poésie cheap du travail d’Anne Santini affilie sa démarche à la pratique des avant-gardes, celle-ci est également nourrie des expériences artistiques des années 1990 caractérisées par les relations interhumaines qu'elles figurent, produisent ou suscitent. On pense ici aux œuvres que Nicolas Bourriaud a désignées par le terme d’esthétique relationnelle, les dîners de Rirkrit Tiravanija par exemple mais aussi aux œuvres réalisées sous forme de prestations de service tel que peut les mettre en œuvre Jean-Baptiste Farkas avec son Ikhea service. 

La démarche artistique d’Anne Santini vise à ne pas rajouter au monde objectal de nouveaux artefacts, mais elle vise aussi à habiter les œuvres de leur création à leur réception. Il y a là quelque chose de profondément humaniste et généreux car finalement sa pratique de l’assemblage met en jeu les liens physiques et symboliques entre les objets mais également entre les êtres : artiste et spectateurs bien entendu, mais également artiste et collaborateurs, collaborateur et collaborateur, artiste et institutionnels, collaborateurs et spectateurs, institutionnels et spectateurs, spectateur et spectateur.  

 

Julie Martin

Juillet 2011

 

 

 

[1] BUCHLOH, Benjamin, « Allégorie et appropriation dans l’art contemporain », Essais Historiques II, Villeurbanne, Art Edition, 1992, p 110. 

 

 

 

 

Anne SANTINI
Née le 25 mars 1968 à Boulogne-Billancourt

 

Etudes

- D.N.S.E.P., Ecole d de Nîmes, 1993
- D.N.A.P., Ecole des Beaux-Arts de Toulouse, 1990
- D.E.U.G. Histoire des Arts, Université Toulouse Le Mirail, 1989
- Baccalauréat B, Lycée Monteil, Rodez, 1986

 

Expositions personnelles 

- Salle d'at/tension, Platelforme d'Art de Muret, septembre/octobre 2011

- le SalonQuiReçoit, Toulouse, le 22 juillet 2008

- Liquidation totale, Galerie Ste Catherine, Rodez, mars-avril 2005

- Résidents, bât.A Les Abattoirs, Toulouse, octobre 2003
- Galerie ProWinz*, Seefeld-Hechendorf (Allemagne), décembre 1998
- Institut Français de Munich (all.), novembre / décembre 1998
- Internationales Künstlerhaus Villa Concordia, Bamberg (All.), novembre 1998
- Galerie du Bond de la Baleine à Bosse, Toulouse 1995
- Galerie B, Ecole de Nîmes, octobre 1993

 

Expositions collectives

- aFIAC, Hommage au collectif A.L.P., Tarn, juin 2009

- Amateur, la théatrerie, Muret 2009

-soirée revue Multiprise n°7, Toulouse sept. 2007

- A contre-pied , la marche dans l'art d'aujourd'hui, vidéos auditorium les Abattoirs, Toulouse, été 2007

- les 31, Issoire, automne 2006

- Hyper ALP, intervention du collectif ALaPlage, Fiac/Lectoure, été 2001

- Solo Global, Casioparts (programme européen), Huesca (Esp.), sept. 2000

- les curieux 2000, ENAC, Toulouse, janvier 2000

- Ateliers et produits finis, Musée Khombol,Villemur sur Tarn, juin 1999

- ein blick / un coup d'œil, "Villa Concordia", Bamberg (All.), juillet 1998

- l'espace quotidien en photographie, lycée R. Naves, Toulouse, janvier 1997

- "on est venu en voiture", galerie "ProWinz*", Seefeld-Hechendorf (All.), juin 1996

- "les cousins germains", Munich (All.), juin 1996
- "chez les Matons", ateliers portes ouvertes, Nîmes, avril 1996
- "Forum de l'image", BBB, Toulouse, mars 1996

-  expositions de l'atelier Cartel de l'Hippodrome,Toulouse, de 1994 à juin 2001
- "les curieux",1995, 1997, 1999, 2000

 

- le petit salon du bbb, de 2006 à 2011

- marché de Noël, le LAIT, Castres 2007, 2008

- Centre d'Art Georges Pompidou à Cajarc, noël 2011

 

 

Bourses d'artistes

- Internationales Künstlerhaus "Villa Concordia", Bamberg, Allemagne, avril à décembre 1998

- dans le cadre du programme "Culture à l'Hôpital", résidence d’artiste à l'Hôpital de jour, psychiatrie de l’enfant, Hôpital La Grave, Toulouse en 2001/02, 2002/03 et 2003/04

- Aide Individuelle à la Création de la DRAC Midi-Pyrénées en 2011 pour la réalisation de "Salle d'at/tension".

  • "jevendsrien/j'achète rien", 2005
    salle d'at/tension, exposition à la Plateforme d'Art de Muret, sept/oct. 2011
  • "je vends rien/j'achète rien", 2005
    2 x 1,40 x 1,40 m, toile cirée blanche, peinture noir, plastique PVC transparents, biais et attaches argentés
  • dessin préparatoire Salle d'at/tension, 2010
  • Salle d'at/tension, 2011
    installation : tapis d'habits, 8 sièges/8 sacs/8 casques, une fontaine à eau
  • salle d'at/tension, 2011
    le dispositif sonore permet le démarrage au début d'une lecture par le collectif 1group d'Abonder d'Antoine Dufeu
  • salle d'at/tension, 2011
    cette oeuvre à reçu l'Aide individuelle à la création 2011- DRAC Midi-Pyrénées
  • Hommage à Hirschorn, 2010
    petit autel exposé au bbb, noël 2010
  • photocopies de véritables Hirschorn et faux "à la manière de" + CD audio lecture d'un mémoire sur l'artiste...
  • Hommage à Hirschorn (manif), 2010
    performance réalisée lors d'une manifestation sur les Retraites automne 2010
  • le pique-nique/champ de bataille, 2008
    LeSalontQuiReçoit, Tlse, 22 juillet 2008
  • le pique-nique / champs de bataille (détail) 2008
    LeSalonQuiReçoit, Toulouse le 22 juillet 2008
  • Offre spéciale, 2008
    LeSalontQuiReçoit, 22 juillet 2008
  • Offre Spéciale (détail), 2008
    mur à la Toroni avec des étiquettes autocollantes fluo "offre spéciale"
  • L'hotesse d'accueil, 2008
    4 cartons recouverts de Venillia faux marbre + 3 présentoirs de réception : Crédit Lyonnais/table Raphaël, Mc Cain/table Monet, Menuiserie Briol/table Braque + bande audio : "bonsoir...bonsoir...bonsoir..."
  • Portraits / groupe 1, 2008
    ensemble de 9 cadres 10x15 cm : Catherine Martini, Jean Fnac, Marcel Casino, Dominque Picard, Christine Palmolive, Philippe Ricoré, Gérard Décatlon, Jérome Canon
  • les aluxemettes, 2007
    installation au bbb, noël 2007
  • Ikéa caca, 2008
    série d'une vingtaine de chassis entoilés ovales 30x20cm, peinture en bombe argentée et dorée, broderie maison
  • Liquidation totale / tu dois disparaître, 2005
    exposition personnelle "tout doit disparaître" Galerie Ste Catherine, Rodez
  • Liquidation totale / tu dois disparaître, détail, 2005
    2 autocollants publicitaires (diamêtre 1,40 m) sur les vitres exterieures de la galerie
  • Invasion belliqueuse, 2008
    piliers de la galerie recouverts de toile cirée motif chocolat avec, collés dessus, des petits soldats en plastique
  • BFM, la radio de l'économie, 2005
    Galerie Ste Catherine, Rodez - Installation avec assiettes bombées argent et or au sols et diffusion en direct de BFM
  • La détente, 2005
    Galerie Ste Catherine, Rodez - Installation à l'italienne de 42 carrés de toile cirée, motif glaces, différentes armes, jouets plastiques, p.v.c. transparents, biais de couleurs, attaches, 32x32 cm
  • Même pas punk, 2005
    , Galerie Ste Catherine, Rodez - Tirage photographique sur bâche, oeillets et tendeurs, 57x75 cm
  • les plaques funéraire, 2004
    installation à la galerie Ste catherine, 2005
  • Les plaques funéraires, 2004
    Bois, adhésifs imitation marbres et granits, lettrage adhésif doré Disposées au sol contre le mur, une série d'une vingtaine de plaques avec des marques de magasins d'alimentation et/ou grandes surfaces.
  • Les plaques funéraires, 2004
    Environs 60 plaques avec des marques et/ou nom d'entreprises diverses. L'acquisition d'une plaque se fait contre 20/30€ et la photo de la plaque en situation chez l'acquéreur
  • vit et travaille içi, 2002
    impression photographique sur bâche, 3 x 1,40m, Hôpital de jour psychiatrie de l'enfance La Grave, Toulouse
  • Sam Suffy - lapins, 2000
    toile cirée et jouets gonflables surelevés sur pieds de 15 cm, diamètre d' 1,40 m
  • Mitsubishi, 2000
    toile cirée pvc transparent, jouet en plastique gonflable, biais de tissus, attaches 76x105 cm
  • les arossoirs, 1998
    résidence d'artistes Internationale Kunstlerhaus Villa Concordia, Allemangne
  • espaces résidentiels, 1998
    Internationale kunstlerhaus Villa Concordia, Allemagne

 A  l’origine les poules n’étaient pas des nuggets 

Pour de nombreux artistes contemporains, il semble acquis que l’art ne peut plus limiter ses enjeux à de simples spéculations esthétiques. Les séductions de l’art pour l’art appartiennent dorénavant au passé : les expériences formelles radicales ont atteint depuis longtemps leurs limites et n’offrent plus assez d’alternatives pour interroger le réel. « L’art prétendument autonome » et la tradition formaliste, s’ils n’ont pas totalement disparu, ne font plus vraiment recette et n’occupent qu’une place mineure dans le champ rhizomique des pratiques artistiques actuelles.

 Aujourd’hui, l’art apparaît plus comme une nébuleuse de formes singulières qui se construisent en perpétuelle interaction avec d’autres domaines du savoir, de l’échange et de la vie sociale : l’art s’infiltre désormais dans l’économie, le politique et les médias. De nombreuses pratiques ont abandonné le registre de la « mythologie personnelle » : une introspection intimiste d’un imaginaire privé, au profit de gestes qui mettent en lumière des préoccupations collectives liées aux crises du monde actuel.  Pour reprendre les termes de Nicolas Bourriaud, certains artistes « utilisent la société comme un catalogue de formes », un support d’expérimentations et d’actions. Les lettres de démotivation (2007) de Julien Prévieux sont une des expressions les plus représentatives de cette manière de pointer avec ironie le malaise social et économique. Avec Money-Back Products (Produits remboursés, 1991-2001) Mathieu Laurette en véritable hacker social, se faufile dans des réseaux économico-médiatiques pour mettre en évidence les contradictions, les failles et les absurdités de la société de consommation, de l’économie de marché, du « travailler plus pour vivre moins ».

C’est dans ce vaste réseau des échanges  et des flux de production du « monde globalisé » qu’Anne Santini trouve son terrain d’investigation à travers le jeu revisité de « pseudo enquêtes sociologiques ». Elle porte un regard sur la marchandise, circule entre les  signes, s’empare des formes et des produits. Au-delà des qualités plastiques, elle voit dans la banalité des matériaux qu’elle utilise, dans les objets kitchs, les objets de pacotille : arrosoirs, jouets gonflables etc. des vecteurs de critique sociale, des marqueurs symboliques de la réalité qui nous entoure, des occasions de parler du monde avec une ironie aigre-douce. Elle transforme chaque objet en pièce à conviction, voire en « pièce à contestation ». Au-delà de la réappropriation des objets ready-made, Anne Santini choisit de modifier, d’apporter des nuances, d’« augmenter » ces produits bon marché d’un « coefficient de subversion joyeuse».

S’il est une cible qui n’échappe pas à l’œil critique d’Anne Santini, c’est bien la société de consommation et son lot de signatures qui envahissent le paysage urbain autant que les espaces virtuels, nouveaux relais de la  frénésie consumériste. Ainsi, l’artiste sait prendre avec ironie le contre-pied du slogan publicitaire et des soi-disant vertus qu’il colporte. Les Plaques funéraires (2006), reprennent inlassablement le même refrain faussement gravé dans le marbre, une ritournelle désenchantée et assassine, tout aussi directe et abrupte que les slogans publicitaires, mais à la différence que les accroches verbales d’Anne Santini sont mortifères et ses stratégies dénonciatrices. Ce sont les menaces de dissolution de l’individu et de l’identité, le démantèlement de la personnalité, la suprématie de l’ « avoir » sur  l’« être » qu’elle met en évidence. Tous les emblèmes de la grande distribution, les marques reconnues de produits de luxe, l’industrie du disque et le marketing international, listées et passées en revue, jonchent ainsi le sol tels des gisants.

La série Portraits / groupe 1 (2008) vient corroborer cet ensemble et matérialiser ce que l’on pourrait résumer par la formule : «  j’achète donc je suis ». Anne Santini invente des personnalités incongrues (Philippe Ricoré, Christine Palmolive) pour instaurer une relation réversible entre une humanisation de la marque et une déshumanisation de l’acheteur.

Aves les Aluxmettes (2007), même les objets les plus insignifiants deviennent des objets-signes.  La « griffe » montre son emprise et marque de son sceau l’empire des objets du quotidien.

Si les objets tiennent une place prédominante dans le travail d’Anne Santini, le langage et les mots jouent également  un rôle fondamental, voire complémentaire. Loin des enjeux purement poétiques ou intellectuels tels que pouvaient les envisager les surréalistes dans la relation entre le mot et l’image (Renée Magritte, Ceci n’est pas une pipe, 1927 ) les finalités d’Anne Santini seraient plutôt à rapprocher des stratégies situationnistes. Associer le mot à l’image était, selon eux, d’abord un moyen de contester et de briser les illusions colportées par les mirages de la société du spectacle. Liquidation Totale / Tu dois disparaître (2005), placardé sur les vitrines de la galerie Sainte Catherine procède de cette même efficacité. Pas de détour dans la formulation, mais une légère fêlure dans l’énonciation (« tout » devient « tu ») qui transforme cet apophtegme entre formule péremptoire qui anticipe la mort de l’individu pris dans la spirale infernale de l’achat. J ’achète rien / Je vends rien  (2005)  est une prise de position tout aussi radicale niant le primat de l’être comme être consommant,  prenant ici  les allures d’une esthétique punk.

Le cynisme abrupt propre aux situationnistes et au mouvement punk passe aussi chez Anne Santini par un usage plus léger et plus dérisoire du mot d’esprit et des jeux de langage. Elle fait usage du witz dans La détente où le titre de l’œuvre répond à une image qui relève dès lors de l’oxymore visuel : un fusil reposant sur amas gourmand de sorbets glacés : deux images contradictoires et opposées. Si ses œuvres de contestation sont nombreuses, il est aussi chez Anne Santini de nombreuses œuvres de « compensation ». Les mouchoirs de décompression au contraire relèveraient presque de l’objet transitionnel et s’adressent directement aux usagers. L’oeuvre est matrice de l’émotion spontanée, catalyseur de souffrances, réceptacle tactile des maux du quotidien : «  Le mouchoir de décompression peut bien sûr s’utiliser par simple plaisir jouissif mais en cas de stress n’attendez pas ! » écrit l’artiste. Tout en étant un symbole clé  de notre époque, il incarne une société du consommable, où rien ne perdure, où l’impermanence et l’indifférence règnent en maître, où l’identité se perd. 

SALLE D’AT/TENSION, pièce spécifique conçue pour l’exposition organisée à La Plateforme d’Art de Muret fait la synthèse de l’ensemble de ses préoccupations artistiques. La pièce se présente comme une salle d’attente recomposée qui s’organise autour d’une fontaine à eau. Un tapis de vêtements jonche le sol et dessine selon les termes de l’artiste une « carte géographique de mondes multiples, colorés, bigarrés ». Disponibles sur chaque chaise, des casques d’écoute, qui lorsqu’ils sont manipulés, enclenchent une lecture par le collectif de lecteurs 1group, d’extraits du livre Abonder d’Antoine Dufeu.  Ce dispositif apparaît comme un lieu de convivialité où se nouent les rapports de l’intime et du collectif mais aussi un « espace critique » où l’on peut prendre le temps du recul et de la réflexion. Si Anne Santini exploite la dimension plastique des objets, elle les aborde de la manière dont Jacques Lacan pouvait définir l’inconscient : le Réel, l ‘Imaginaire, le Symbolique et la triangulation qu’ils opèrent. Les vêtements jonchés au sol sont à la fois des objets réels, des territoires imaginaires et des marqueurs d’identité symboliques. SALLE D’AT/TENSION invite à la fois à l’attention et à l’écoute. Anne Santini nous propose de faire une pause et de suivre les divagations et le cheminement frénétique de la pensée d’Arthur Gonzalès-Ojjeh, protagoniste d’une fiction dont il est l’acteur et la victime. Mais il est aussi question ici d’« a-tension » : Anne Santini nous protège de l’accélération, de l’accumulation, de la précipitation, de toutes ces « allergies » qui irritent et décomposent le Temps.

Oscar Weber et Claire Bickert

 

 

L’exposition “Liquidation totale” s’annonce en partie comme une expérience d’investissement et de détournement de la galerie Ste Catherine, pour proposer un travail plastique critique empreint de frénésie consumériste. Vertiges, nausées, impressions confuses et images absurdes créent un ressenti artistique qui, piratant les différents diktats esthétiques, offre des monstruosités promotionnelles. Tout d’abord et avant tout, quelque chose entre moi et vous...un goût, un dégoût... un rire amer et un sourire acide.          

Anne santini, été 2005 à propos de l’exposition “Liquidation totale”, Galerie Sainte- Catherine, Rodez, 2005

 

Les œuvres d’Anne Santini malgré leur apparente ostentation, sont des œuvres timides. Elles tentent des incursions dans le socio-politique tout en se retirant dans le quotidien. Elles sont des slogans qui finissent en murmures de cuisine, parfois l’inverse.
Le produit neuf utilisé dans l’œuvre raconte déjà à lui seul une histoire du monde. Cette icône américaine ou japonaise fabriquée par des prisonniers chinois, véhiculée par des marchands internationaux et achetée 10 francs dans un bazar de Toulouse, prend des allures de globe-trotter de l’économie actuelle.
Cette vie du produit, et tous les penchants et aversions que le goût qu’elle véhicule suscite chez chacun, lui donne le statut des objets en plastique : matériau à la fois bavard et pauvre, matériau riche pour les pauvres ! Les œuvres après leur élaboration, prennent à leur tour une posture de produit de consommation (attaches, emballages...) et aspirent à rejouer le voyage du commerce.
Les matériaux sont cependant, maintenant, mutilés par une élaboration bricolée, manipulés par une facture amateur, chargés d’erreurs et d’accidents, dévoilant la confrontation entre ses figurines d’un petit théâtre personnel et l’hypercomplexité contemporaine. Cette confrontation dévoile d’ailleurs, une certaine paralysie face à “un tout en mouvement” environnant. C’est une économie domestique face à l’économie mondiale, un espace de vertiges et de nausées.

Luis Gröling, Munich, novembre 1999