Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Art contemporain
en Midi-Pyrénées

Françoise Maisongrande | Artistes

Françoise Maisongrande

Je tente de redécouvrir, de reprendre en considération le réel dans lequel nous vivons.
Le travail peut prendre différentes formes, mais le noyau de ce dernier est toujours étroitement lié au déroulement de notre vie, à certains faits particuliers et communs qui reviennent sans arrêt et sont incontournables. Mon questionnement sur cet état de choses me conduis à faire surgir les infimes détails, les particules considérées avec un certain a priori négligeables de notre quotidien.
Le corps de chacun de nous se conçoit comme un réceptacle dans lequel des données physiologiques et sociales s’inscrivent, ce qui nous entraîne à mener certains jeux. Il s’agit à chaque fois, pour moi, de mettre en place des bases de travail particulières à un espace qui pourront être les révélateurs de ces jeux spécifiques dans lesquels chaque individu aura une certaine conscience de ce dont il est porteur. J’attache une attention toute particulière à notre intimité afin de  révéler l’ambiguïté et la complexité de notre monde.

Depuis 2000, j’organise des rencontres et des échanges autour des désirs, les désirs de chacun, les désirs les plus fous, les plus intimes, les plus refoulés, ou les plus, à priori, anodins, banals.
Ce travail donne lieu à la réalisation de recueils de désirs, de CD audio, à des broderies, à la constitution de séries de photos ou vidéo autour des gestes du désir...
Point latent dans mon travail, le désir en est le moteur depuis des années.
On le retrouve dans une pièce comme " dévorez-moi " (1996), traitant du désir des corps, de la femme, de la nourriture. Dans " jeu de nuits blanches " (table de jeu et cubes 1998) ou " deux manches et la belle " (jeu de dominos 1999), par un biais extrêmement ludique les visiteurs sont invités à se rencontrer, à échanger autour d’images du corps, de lieux de rendez-vous potentiels, …, où le désir devient le moteur du jeu.
Cette approche m’a conduit à travailler avec un très large public, tel que dans le projet « broder vos désirs si vous le voulez bien » (depuis 2003), ou encore avec « le refuge des désirs »(2004).
Mais aussi à entreprendre un élargissement de cette recherche en complicité avec d’autres artistes, au travers de la résidence avec Joseph Lestrade « brodons nos désirs » sur le quartier d’Empalot (2004-05), avec Elodie Lefebvre pour le « chantier n°2 » à l’Espace des Arts de Colomiers (2005) ou encore avec Michèle Cirès Brigand et Pierre Giquel pour les « sept combinaisons » pour l’exposition au Musée Calbet à Grisolles (2007).

Les gestes vont prendre une part de plus en plus importante dans mon travail. Ils sont expérimentés à chaque fois d’une façon nouvelle.
Parfois, je mets en place des processus permettant d’activer des gestes avec « les tableaux d’humeurs » (depuis 1999) ou j’invite les visiteurs à manipuler, déplacer et faire des choix dans une série de dessins à propos des humeurs, permettant de mettre à jour l’humeur du moment.
D’autres fois, je propose d’habiller ou déshabiller des corps mannequins dans « les panoplies du désir » (2000).
Tous ces gestes ne sont pas neutres, même s’ils paraissent simples et habituels, sont répétitifs. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils n’ont pas d’importance. C’est cet aspect là que j’aime mettre en avant dans mon travail, pour faire redécouvrir, ou faire regarder autrement, faire s’interroger. C’est ce que j’ai tenté de faire lors de ma résidence à Yvetot avec le projet « faites comme si je n’étais pas là » (2008) et que j’ai eu l’occasion de revisiter autour du projet « mine de riens » (2009) à Rouen.

La plupart des projets mentionnés sont évolutifs et continuent aujourd’hui à se développer.

Françoise Maisongrande
Née en 1965 à Limoges.
Vit et travaille à Villeneuve - Tolosane (31)
D.N.S.E.P. en 1988

Expositions personnelles

2013 - 2014  "Contretemps" exposition au Centre de Détention de Muret et à la Plateforme d'Art de Muret suite à une résidence au Centre de Détention à l'été 2012.

2009  « Mine de riens » exposition à l’espace éthique et culturel du CHU de Rouen.

2008   « Faites comme si je n’étais pas là ». exposition à la galerie Duchamp. Yvetot
Résidence dans le cadre de « Culture à l’hôpital » à l’hôpital Asselin-Hedelin et avec la galerie Duchamp (76).

2004-2005 « brodons nos désirs » avec Joseph Lestrade, résidence et expositions avec les habitant-e-s du quartier d’Empalot. « Entrez sans frapper ». Toulouse

2002 “tableaux d’humeurs – chapitre V, les capteurs”. Espace d’Art Contemporain C. Lambert. Juvisy

1999 “viens jouer dans mes nuits”. Espace Huit Novembre. Paris
”j’aimerais jouer avec vous”. Una Volta. Centre d’action culturel. Bastia

1996 “je vous attendais”. Espace des Arts. Colomiers

1994 “Au démon de la chapelle”. Chapelle Saint Jacques. Saint Gaudens

1992 Cimaise et Portique. Albi
E.N.A.C.Toulouse

Dernières expositions collectives

2013  " Et moi je vis seule dans cette grande baraque" Abbaye de Bonnefont. Proupiary. Exposition Abattoirs de Toulouse en partenariat avec le Centre d'Art Contemporain Chapelle St Jacques.

2011    « Dérapage contrôlé » au 116 de l’Arsenal. Omnibus. Tarbes

2010 « Mosaique ». Prép’art. Paris
2009 « Résolutions ». l’Arteppes. Annecy
« Partout, toujours, nulle part » vidéo présentée dans le cadre du 10 ème anniversaire des rencontres de FIAC.
« Tractus ». Le Mirail / La Fabrique. Toulouse
2008  « Brodez vos désirs » une proposition de F. Maisongrande avec la complicité de
Michèle Cirès Brigand, Joseph Lestrade et Pierre Giquel à l’Atelier d’Estienne. Pont
Scorff (56)

2007 "les sept combinaisons" avec Michèle Cirès Brigand et Pierre Giquel. Musée Calbet. Grisolles
2006 "papier". L'Inventaire. Montauban
2005 « chantier n°2 ». avec Elodie Lefebvre. Espace des Arts. Colomiers
2004 « Cabanons Copyleft ». « le refuge des désirs ». Espace des Arts. Colomiers
2002« Paris-Brooklyn », « Translation ». Galerie Star 67. Brooklyn. New York
« Affinités », Musée Denys Puech. Rodez
l’artothèque sélection, lieu d’art contemporain BBB . Toulouse
2001 “silence on joue”. Pôle d’Art Contemporain Cimaise et Portique, local Acc.Albi
“au croisement des désirs”. Ecume du jour. Beauvais

2001 Galerie Municipale Edouard Manet. Gennevilliers
“Plié en quatre”. Espace Huit Novembre. Paris
”+si affinité”. Fiac (81)
”l’incurable mémoire des corps”. Hôpital Charles - Foix. Ivry
2000 Intervention pour l’exposition rencontre de Roland Schar et Cecile Le Talec.
1999 Galerie Jacques Girard. Toulouse
1998 5éme “Courant d’art”. Deauville
“Rapports aux réels”. Espace Huit Novembre. Paris
1997 Galerie d’Art “Lavra”. Kiev. Ukraine
Centre Culturel. Lagos. Portugal
“les Curieux”. Toulouse. Installation “dévorez moi” chapitre 1er, chez un
particulier
1996 “pièces montées”. Centre Culturel de l’Albigeois. Scène Nationale. Albi
1993 “F.R.A.C. Midi Pyrénées. Jeunes Artistes”. Centre d’Art Contemporain. Castres
“Quelle chaleur”. Cimaise et Portique. Albi

Edition

Participation au 3ème numéro de la revue HUIT, revue poétique d'art et de chronique vivante. astronef palace production.2013

Co-productions
- co-production “dis moi ce que tu désires, je te dirai...” réalisation de recueils provisoires ou pièces radiophoniques
été 2001 Jeunes du CER, AGOP Parenthèse St Gaudens  (Chapelle St Jacques)
autome 2001 Elèves de l’Ecole des Beaux Arts de Beauvais
2002  Groupe de femmes d’une Maison de quartier Albi (Centre d'Art Le Lait)
2002-2003 Patients du Centre de rééducation fonctionnelle d’Albi (Centre d'Art le Lait)
2003 Maison d’arrêt de Cahors avec le quartier hommes et le quartier femmes.

Bourses

2002.2003 Aide à l’atelier. D.R.A.C. Midi-Pyrénées
1992 Aide à l’exposition. Conseil Régional Midi-Pyrénées
1990 Bourse de séjour à la Casa de Velàzquez Madrid
1989 Bourse du F.I.A.C.R.E

Acquisitions

1999 “emprunt temporaire” 1% Artistique Médiathèque de Tournefeuille
Collection du Hameau du Lac. Sigean
1996 Collection du Musée d’Art Moderne et Contemporain Les Abattoirs Toulouse. Midi Pyrénées
Ville de Colomiers
1994 Artothèque d’Albi
1990 F.R.A.C Midi Pyrénées

Bibliographie

- Jackie-Ruth MEYER. "Fugue visuelle" pour "Contretemps" Edition en co-production centre de détention et plateforme d'art de Muret. 2013.

- Emmanuel ADELY et Frédéric DUMOND. Collection « Petit Format ». « Faites comme si je n’étais pas là ». Galerie Duchamp. Yvetot 2008.

- Pierre GIQUEL. Semaine 06.07 "les sept combinaisons". Musée Calbet Grisolles. Editions AnaloguesPierre GIQUEL. Semaine 06.07 Editions Analogues. « les sept combinaisons ». Musée Calbet Grisolles 2007.

- Karim GHADDAB. Catalogue « tableaux d’humeurs- chapitre V. les capteurs » C.A.C. C. Lambert Juvisy 2002.
- Stephen WRIGHT. catalogue “+ si affinité” Fiac 2000-2001.
- Stephen WRIGHT. catalogue “l’incurable mémoire des corps”Ivry 2000.
- Edition “deux manches et la belle” Maisongrande Productions Esp 8 Nov 1999.
- Ami BARAK. catalogue “je vous attendais” Espace des Arts Colomiers 1996.
- François ZENONE. catalogue “pièces montées” C.C. Albi 1996.
- Serge PEY. catalogue “Au démon de la chapelle” St Gaudens 1994.
- Jackie Ruth MEYER. plaquette C.A.C. Castres 1993.

  • Suspension
    2013, capture vidéo, durée 5mn08. Travail réalisé dans le cadre d'une résidence au centre de détention de Muret.
  • Suspension
  • Paysage suspendu
    Installation à la PAM, Muret pour "Contretemps", 2014. Série de 57 aquarelles 60x85cm
  • Paysage suspendu
  • Paysage suspendu
  • Paysage suspendu
  • Paysage suspendu
  • Paysage suspendu
  • Paysage suspendu
  • Rang Temps Plan
    2013, capture vidéo, durée 16mn30
  • Rang Temps Plan
  • Rang Temps Plan
  • Métronomie
    2013, captures vidéo, durée 16mn08
  • Un ciel presque sans nuage
    2013, captures vidéo, durée 15mn30
  • 9 m2
    2013, travail réalisé dans le cadre d'une résidence au centre de détention de Muret, projet pour la réalisation d'un cellule déployée à l'échelle 1
  • Pierre, Rémi, Robert, Daniel...
    2013, série de 50 photos tirages numériques sur dibon, 40x50cm. Travail réalisé dans le cadre d'une résidence au centre de détention de Muret.
  • Pierre, Rémi, Robert, Daniel...
  • Pierre, Rémi, Robert, Daniel...
  • Pierre, Rémi, Robert, Daniel...
  • Pierre, Rémi, Robert, Daniel...
  • Pierre, Rémi, Robert, Daniel...
  • L'écharpe
    2012 Travail en cours. Installation de cheveux tissés (19x300 à 500)
  • L'écharpe
    Détail
  • L'écharpe
    Détail
  • Les encharpés
    2012 travail en cours, série d'aquarelles (58x77 cm).
  • Les encharpés
    2012 aquarelle (58x77) extrait de la série "les encharpés".
  • Les encharpés
    2012 aquarelle (58x77) extrait de la série "les encharpés".
  • La princesse au petit pois
    2011 installation in situ au 116 de l'Arsenal à Tarbes, organisé par Omnibus. Draps pliés (400x18x20) créant un pilier supplèmentaire sur le site.
  • La princesse au petit pois
    détail de l'installation à Tarbes
  • La princesse au petit pois
    2011 installation à Tarbes pour "dérapage contrôlé"
  • Comme d'habitude
    2009- 2010 installation de dessins sous forme de contamination de l'espace. 149 dessins, feutres ou crayons, sur papier (dimensions variables 13x13 à 23x32).
  • Comme d'habitude
    2009 vue de l'installation pour l'exposition Tractus, La Fabrique Toulouse.
  • Partout, toujours, nulle part
    2009, vidéo 1mn 13
  • De beaux draps
    2009, installation, 150 draps pliés et empilés pour composer un matelas et projection vidéo.
  • De beaux draps
    2009 détail
  • Exposition "Faites comme si je n'étais pas là".
    2008 Vue de l'installation à la Galerie Duchamp à Yvetot, suite à une résidence dans le cadre de culture à l'hôpital.
  • La princesse au petit pois
    2008 installation à la Galerie Duchamp, Yvetot, draps empilés sur une hauteur d'environ 5 mètres et vidéo
  • La princesse au petit pois
    2008 détail
  • La princesse au petit pois
    2008 Vue de l'installation à partir de l'étage
  • Faites comme si je n'étais pas là
    2008 vue de l'installation à Yvetot, 76 dessins au pastel sur papier (42x60 ou 60x84) répartis sur plusieurs séries de gestes du quotidien en milieu hospitalier
  • Faites comme si je n'étais pas là
    2008, détail sur une série.
  • faites comme si je n'étais pas là
    2008, livre installation pour l'hôpital d'Yvetot. 120 photos et 120 textes issus de la résidence. 10 chapitres ou séries qui peuvent se déployer de différentes façon dans l'établissement. Association de gestes (photos) à des fragments de vies (textes)..
  • Il était une fois
    2007- 2008 Installation de 23 latex brodés (20x27 chacun)
  • Il était une fois
    Détail d'un latex
  • Il était une fois
    2008 vue de l'installation "faites comme si je n'étais pas là" à la Galerie Duchamp à Yvetot
  • Les sept combinaisons
    2007, 7 combinaisons brodées par Michèle Cirès Brigand et Françoise Maisongrande avec la complicité de Pierre Giquel, travail de correspondance pendant 1 année.
  • Brodez vos désirs, si vous le voulez bien!
    2002- 2009 installation composée à ce jour de 402 tissus brodés et assemblés en bannières. Vue de l'exposition à l'Arteppes, Annecy
  • Brodez vos désirs, si vous le voulez bien!
    Détail d'une bannière.
  • Brodons nos désirs (détail de mains)
    2004- 2005 Résidence avec Joseph Lestrade sur le quartier d’Empalot à Toulouse avec l’association Entrez sans frapper.
  • Brodons nos désirs
    Vue de l'installation à la Galerie Duchamp en 2008. Voilage brodé par les habitants du quartier (17x3m).
  • Brodons nos désirs (bâches)
    2004-2005 19 bâches de 3x3 m et 5x5 m reproduisant certains des désirs brodés sur le voilage sont affichées dans le quartier d’Empalot pour un an
  • Comme d’habitude (extrait vidéo)
    2005 Vidéo réalisée par Elodie Lefebvre et Françoise Maisongrande dans le cadre du chantier n°2 à l’Espace des arts de Colomiers.
  • Le refuge des désirs 
    2004 Pièce réalisée dans le cadre de Cabanons Copyleft à l’Espace des arts de Colomiers. Projet réalisé avec la participation d’enfants et de leur entourage. Cabanons Copyleft est un projet d’Antonio Gallego. Broderies sur tissus, 70 éléments assemblés, c

Texte de Jackie-Ruth Meyer, directrice du centre d'art le LAIT à Albi, commissaire et critique d'art, pour l'édition de l'expositon "contretemps". PAM et Centre de détention à  Muret. 2014

Fugues visuelles.

Le temps vécu, ce nouveau continent artistique, peut-être la dernière terra incognita à explorer. Nicolas Bourriaud. *

 

Des biais coutumiers doivent être perturbés si l'on veut libérer le degré d'énergie requis pour qu'il y ait expérience esthétique. John Dewey. **

 

Dans les années 80 est apparue une génération d'artistes qui a fait émerger de nouvelles approches esthétiques, en s'ancrant dans le réel. A cette période la société est encore fascinée par la rationalité économique, technocratique et industrielle, horizon indépassable et optimiste, avec pour corollaire l'expertise comme foi, le cloisonnement comme méthode et la consommation comme relation au monde. Le monde occidental continuait ainsi à développer l' hypertrophie aveugle de son système en négligeant les conséquences environnementales et humaines ainsi que les voies alternatives déjà émergentes. Après la fin de la représentation en tant que forme par excellence de l'art au service du pouvoir et de ses applications historiques, hiérarchiques et idéologiques, après les utopies des avant gardes et leurs interventions radicales, les formes minimales et conceptuelles ont inscrit des pensées visuelles dans l'espace social, culturel ou naturel. A partir des années 60, les artistes ont rapproché l'art de la vie et de ses aspects quotidiens. Par ailleurs, l'expérience a été considérée comme le véhicule esthétique par excellence, au delà de la finalité de la création d'un objet. L'œuvre comme expérience interactive entre les artistes et le public, dans une dynamique à partager, a suscité la création d'œuvres participatives ou l'émergence de ce que Nicolas Bourriaud a appelé l'esthétique relationnelle, dans les années 90.

Aujourd'hui les artistes, ayant pour bagage la connaissance intime des métamorphoses et des variations de l'art, selon leur temps historique et leur espace culturel de production, enregistrent les mutations du monde, multiplient les zones d'intervention et conjuguent l'utilisation de tous les média, détachés de leurs appartenances spécifiques et de leur historicité. Ils élaborent des démarches ouvertes, transversales, entre conscience artistique, sociale et politique, liberté formelle et questionnements existentiels pour élaborer de nouvelles modalités d'échange avec le réel et la vie. Les questions de société, la relation à l'autre et au monde, le cadre de vie, la dimension humaine, l'Histoire, le temps, l'image,... sont devenus des territoires d'investigation privilégiés.

Le travail de Françoise Maisongrande relie art, éthique et exploration intérieure, par une connexion forte avec l' environnement social, mental ou physique. Par l'investissement de lieux d'enfermement, d'éducation ou de soins, par l'appropriation de pratiques traditionnelles ou spécifiques, par l'adaptation subtile du médium à la situation, elle fait émerger la possibilité créative du contexte. A la faveur de l'intégration ou de l'infiltration pratiquée, à différentes échelles dans son processus de production, par l'approche sensible des personnes et des modes d'existence réunies dans le lieu investi, elle construit ses œuvres à partir d' expériences partagées qui permettent d'inventer de nouvelles relations à soi, à l'autre, à l'action, comme autant de germes de résistance inoculés par l'art. Cette position n'est pas sans rappeler l'Ecosophie définie par Félix Guattari comme «articulation éthico-politique», "entre l'environnement, les rapports sociaux et la subjectivité humaine (...) car l'art transforme les modes de production en modes de vie, rabat la force de travail sur le champ du désir, utilise des méthodes et des principes qui transposent les activités humaines sur un plan éthique." commente Nicolas Bourriaud. ****

En situation, Françoise Maisongrande dit «capter des moments intimes, des choses qui croisent sa sensibilité» et «assembler des morceaux de puzzle», sans savoir au départ ce qui formera l'image finale. Elle associe ainsi une pratique réceptive et intuitive, nomade et plurielle, à celle de l'art comme discipline, à perfectionner chaque jour pour trouver au fond de soi de quoi alimenter son sens et son urgence. Elle active en effet, parallèlement, deux axes de recherche: le travail solitaire en atelier, où la pratique du dessin est dominante et le corps au centre de ses investigations, et les interventions dans divers contextes, qui connectent des formes, des gestes, des activités, des situations, des désirs, des lieux. Selon le cas elle développe son projet avec les personnes ou les objets qui les caractérisent, interpellant leur dimension subjective, leur travail ou leur environnement. «Les lieux sont des histoires fragmentaires et repliées» écrit Michel de Certeau.**** Françoise Maisongrande déplie et multiple la capacité à saisir des histoires, à les charger de sens, à les nourrir de mémoire, à les transposer plastiquement.

Elle travaille souvent de façon sérielle, portée par les possibilités de variation du sujet, par l'énergie des couleurs ou des diversités formelles; en résultent des rythmes visuels, jouant de la résonance ou de la dissonance, pour faire apparaître des territoires existentiels. Parmi ses séries récentes, Les Encharpés, grands portraits dessinés de personnages enroulés dans des écharpes, dont le titre caractérise un comportement vestimentaire et une catégorie sociale non encore répertoriés, tout en laissant résonner, à peine voilé par la consonne rajoutée, le verbe «écharper « qui signifie mutiler, déchiqueter, lyncher. Par ricochet le vêtement, dont l' usage simple protège contre le froid ou le vent, révèle des fragilités intérieures ou extérieures, insoupçonnées, tout en évoquant une parenté troublante, entre sa banalité et la charge symbolique d'un foulard, aujourd'hui liée à une pratique religieuse discriminatoire.

 

Invitée au Centre de détention de Muret en résidence-atelier, elle a travaillé avec les détenus pendant cinq mois. Ils ont été ses assistants, ses modèles, ses acteurs et ses guides à l'intérieur d'un établissement dont les codes sont exclusifs. Son approche première relève le rythme quotidien des déplacements lents des détenus et du personnel, dans un espace clos, où le mouvement sonore et visuel de l'extérieur ne pénètre pas. Les pas, les pieds, les mains. Une temporalité distendue et tendue à la fois. Elle réalise Métronomie, film de 16mn 30 fixées sur une porte d'accès intérieure qui s'ouvre et se ferme sans discontinuer, à la demande. La cadence et ses ruptures, marquées par le bip de passage, sont hypnotiques; elles forment le tempo inconscient de cet espace, dont on devine la pénétration psychique sans fin. Rang temps plan, de la même durée, dont le titre à double sens évoque phonétiquement le nom du célèbre chien des Dalton dans la bande dessinée de Lucky Luke, et, par son orthographe, le programme disciplinaire auquel les détenus sont soumis, enregistre la sortie des ateliers, seule rupture régulière et toujours identique dans l'espace

circulaire vide qui entoure le bâtiment. La création sonore pour le film est issue de l'enregistrement en direct des sons ambiants. Aucun son extérieur pour les mouvements régulés du corps dans l'espace architecturé, qui en définit la portée. Aucun changement de rythme imprévu ne peut pénétrer dans ce monde clos, dont les portes intérieures recrachent les silhouettes en boucle.

La troisième vidéo intitulée Un ciel presque sans nuage a presque la même durée, 15 mn 30, pour élever le regard vers le vol des oiseaux dans la vaste étendue illimitée et inaccessible du ciel, tandis que les souffles des détenus, enregistrés lors d'efforts physiques, s'accordent avec les figures ritualisées de la danse aérienne. Le souffle vital des hommes enfermés est métaphoriquement propulsé dans les corps libres des oiseaux. La dernière vidéo Suspension est courte, 5mn; des pieds qui se balancent au dessus du sol, suspendus au bout d'une corde ou lévitant...? Aucun indice supplémentaire n'est donné pour guider l'interprétation, inspirée par ce que l'on projette du contexte existentiel dans lequel le film est réalisé. Les images sont en réalité celles de détenus faisant des tractions, geste sportif ordinaire qui, dans ce lieu, exprime une volonté disciplinaire de préservation du corps, de soi, de lutte intérieure pour dépasser la rudesse du contexte. Ou peut-être l’enchaînement sans fin de gestes répétés pour contrecarrer l'obsédant déroulement de jours cloîtrés. Françoise Maisongrande coupe l'image à la hauteur des genoux pour laisser apparaître la suspension dans le vide.

Avec une grande économie de moyens, par quelques images extraites du continuum de vie dans le Centre de détention, à l'aide de cadrages resserrés ou élargis, selon les besoins de la mise à distance recherchée, elle filme l'enfermement et l'échappatoire intérieurs, soulignés par les accompagnements sonores comme autant de pulsations vitales.

Les Paysages suspendus, dessins aquarelles de 60 x 85 cm, sont une transposition de prises de vue photographiques des fenêtres des cellules. Toutes de dimension identique, elles sont personnalisées par chaque détenu, en dépit de l'uniformisation architecturale et d'usage. Elles expriment alors publiquement l'existence d'un noyau d' espace intérieur et personnel, un concentré d'identité subjective dans un environnement subi qui interdit toute intimité. Ensemble les Paysages suspendus forment un univers, une géographie, plastiques, rythmés par les couleurs des linges suspendus et leurs combinaisons, adressés aux regards absents, au gré des fluctuations colorées d'un temps artificiel né de la contingence. Le papier utilisé par l'artiste est un tirage artisanal, spécialement commandé, qu'elle dit être « comme une peau ». Les Paysages suspendus apparaissent comme des tatouages changeants sur le mur, affichés et retournés comme des gants à la face du monde extérieur.

Pierre, Rémi, Robert, Daniel ...forment une série rassemblant une cinquantaine de tirages numériques sur dibon de 40 x 50 cm. Ce sont des photographies de bonsaïs, dont la culture est une activité proposée au Centre de détention. Les prénoms du titre sont ceux des détenus qui ont accompagnés de façon permanente le travail de Françoise Maisongrande. Encore une histoire de temps, de résistance et d'échappatoire. Le traitement photographique, à la manière de portraits, suggère une autre intimité: celle qui lie la plante et celui qui en prend soin et la modèle. Une union intime des forces vitales décuplées de la plante prisonnière d'un pot étroit et de l'imaginaire constellé de désirs esthétiques projetés, comme une fugue partagée.

Jackie-Ruth Meyer

 

* Nicolas Bourriaud. Formes de vie. L'art moderne et l'invention de soi. Denoël.

** John Dewey. L'art comme expérience. Folio. Essais.

*** Félix Guattari. Les Trois Ecologies. Galilée. Cité par Nicolas Bourriaud in Formes de vie. L'art moderne et l'invention de soi.

**** Michel de Certeau. L'invention du quotidien. 1. arts de faire. Folio. Essais.

 

 

Texte de Emmanuel Adely pour l'édition Petit Format de l'exposition "faites comme si je n'étais pas là". Galerie Duchamp à Yvetot. 2008.

Us

(…) et maintenant priorité au direct en Grande-Bretagne le couple est arrivé il y a un peu plus d’une heure maintenant à l’aéroport d’Heathrow en Grande-Bretagne vous le voyez ils ont été accueillis par le prince de Galles la duchesse de Cornouailles au nom de la reine Elisabeth II au cours des trente-six heures de visite le chef veut jeter les bases d’une nouvelle fraternité vous voyez sur ces images son épouse vêtue d’une robe et d’un béret gris clair dont c’était l’accueil à l’aéroport d’Heathrow et dans moins de deux minutes maintenant la reine va elle-même accueillir le couple est-ce que le fait que la reine accueille le couple est un signe important ?
oui bien sûr de toute façon pour toute visite d’état et la reine elle accueille toujours le chef d’état mais elle ne va jamais le chercher à l’aéroport c’est toujours un membre de la famille alors le signe très important c’est que là elle a envoyé le prince de Galles là on voit la reine et le duc d’Edimbourg qui attendent devant la gare en fait de Windsor dans le petit village de Windsor on a dressé un dais spécial vous avez vu on va voir tous les Life-Guards la cavalerie royale qui va attendre le couple et on va avoir ce qu’on appelle l’accueil officiel on va entendre les hymnes nationaux le prince de Galles va passer pardon le duc d’Edimbourg va passer en revue les troupes avec le chef français et là on voit que la reine règle détails demande aux militaires qui l’accompagnent qui représentent les différents corps qui vont donner la parade eh bien si tout est en ordre de de bataille et voilà la reine Elisabeth qui exige qu’on oui de porter un chapeau donc
alors qu’est-ce qu’on va justement beaucoup surveiller dans cet accueil parce que c’est important il y a des choses à ne pas faire ?
oui il y a évidemment beaucoup de choses à ne pas faire alors on sent que c’est l’épreuve reine si je puis dire voilà on voit l’arrivée des premiers motards et vous avez au premier plan les Life-Guards alors il ne faut surtout pas toucher la reine par exemple faut pas avoir de geste familier avec elle faut pas la toucher non plus son elle est sacrée elle a été sacrée à Westminster même son mari évite de la toucher de trop près si je puis dire tout est codifié pourquoi parce que le code vestimentaire aussi alors là j’ai vu que l’épouse du chef portait une robe grise ce n’est pas la couleur préférée de la reine on dit qu’elle laisse ça en général à la duchesse de Kent ce qui veut dire à la cousine la plus éloignée et elle se garde des tenues plus colorées elle aime les couleurs voilà
c’est pas une gaffe tout de même ?
c’est pas une gaffe absolument pas le noir aurait été une gaffe et le blanc en 96 avait été mal perçu en tous cas par la presse britannique donc là c’est tout à fait on est tout à fait dans les normes
et là voilà le cortège c’est en direct
oui le cortège des Rolls de la reine vous savez ce sont des Rolls elles ne sont pas immatriculées puisque c’est celles de la reine elles ne sont pas immatriculées la reine n’est pas quelqu’un comme tout le monde elle n’est pas tout le monde
oui mais pourtant elle est vivante enfin c’est un être humain vous parlez symboliquement
bien sûr c’est symbolique puisque par exemple elle mange elle se nourrit elle n’est pas qu’un symbole mais là aussi c’est très ritualisé dans le cadre des dîners de gala par exemple
alors justement il y a encore des choses à ne pas faire
oui pour un repas de gala par exemple ça paraît évident mais ça n’est pas évident déjà on se tient droit sur sa chaise on n’est pas avachi on se balance pas
mais place au direct parce que cortège arrive
oui le cortège arrive le ballet des Rolls
il y a un moment important qu’on va vivre ensemble en direct heu tout le monde se demande si l’épouse du chef va faire la révérence à la reine c’est une grande question pour cette visite d’état
vous savez que l’épouse du chef n’est pas chef c’est son mari qui est chef donc on aurait une femme élue présidente elle ne serait pas tenue à la faire là normalement le protocole veut que l’épouse du chef la fasse même si ce n’est pas obligatoire on va le voir dans quelques instants heu voilà le moment important
oui le président de la descend avec le prince de Galles l’héritier au trône et ils vont donc être accueillis par reine qui n’aime pas spécialement le baise-main donc là oui là pas de baise-main aucun faux-pas c’est parfait
oui grand sourire de la part de la reine on le voit
on le voit
oui grand sourire
et révérence oui voilà c’est fait elle a fait la révérence
voilà le moment important
je sais qu’il y a eu des paris qui ont été pris et les bookmakers ce matin à Londres avaient fait le pari qu’elle ferait la révérence vous savez elle est elle est extrêmement bien éduquée l’épouse du chef elle connaît parfaitement le protocole on lui présente là la plupart des hauts responsables le maire de Windsor les surintendants le chef la police tous les corps constitués qui participent à cette parade à laquelle le président de la va assister dans quelques instants
alors l’épouse on peut le dire avec une élégance toute française petit béret robe grise franchement là c’est on a sentiment que l’élégance à la française est représentée
c’est très important pourquoi parce que la visite à Londres est visite hautement symbolique et donc on sait qu’il y a deux présidents pour lesquels on met les petits plats dans les grands et ça va être le cas à Windsor ce soir pour le dîner de gala maintenant je vois plutôt déplacement de la garde à cheval on approche les calèches comme vous le voyez
calèches ou carrosses ?
ce sont des carrosses aujourd’hui normalement ce qu’on appelle des calèches mais là ce sont des carrosses fermés parce que les prévisions météorologiques sur Windsor étaient plutôt à la pluie mais sont carrosses suffisamment découverts pour que foule s’il y a foule va pouvoir admirer les deux couples le couple royal et couple présidentiel
alors vous nous parliez tout à l’heure de ce qu’il faut faire et ne pas faire à table au dîner de gala avec la reine c’est très codifié
c’est très codifié oui mais en même temps c’est des règles de savoir-vivre que tout le monde connaît
que tout le monde devrait connaître
oui c’est vrai que ça se perd mais vous savez c’est une question de bon sens par exemple mais on s’en souvient tous nos parents nous l’ont appris quand on était petit on ne met pas ses coudes sur la table on pose les poignets de part et d’autre de l’assiette
oui c’est vrai
vous voyez c’est des choses simples
mais place au direct maintenant c’est au tour du chef de saluer les corps constitués avec la reine à ses côtés il se tient très droit
oui le chef salue les corps constitués voilà il salue il est très droit dans ses bottes comme on dirait familièrement
oui il salue
la reine est à ses côtés
oui il salue mais bon continuez alors à table pendant qu’il salue les corps constitués
eh bien oui continuons avec l’assiette alors on ne plie pas son coude devant son assiette vous savez ni de l’autre côté de son assiette comme pour la protéger vous vous rappelez tous nos parents nous l’ont dit « ton coude » « ne mets pas ton coude sur la table » « enlève tes mains »
oui ce sont des choses de base mais qu’on a tendance à oublier
qu’on peut oublier dans l’émotion ou des choses comme par exemple de commencer avant son hôtesse on attend que la reine ait commencé de manger pour manger à son tour
ce serait mal vu sinon
ce serait très mal vu oui mais l’épouse du chef a été élevée dans les meilleures familles vous le savez et elle ne risque pas de se tromper elle a une longue habitude des us et coutumes de l’aristocratie et des gens bien nés elle ne ferait pas de gaffe comme de mâcher la bouche ouverte ou à grand bruit ou de parler la bouche pleine tout simplement
oui j’imagine
bien sûr ni le chef non plus
vous me disiez par exemple une autre chose simple on ne passe pas son bras devant son voisin pour aller chercher le sel ou l’eau
oh non de même que par exemple on ne « sauce » pas son assiette vous savez ce geste un peu qui consiste à prendre un morceau de pain et à l’imprégner de la sauce qui reste en nettoyant l’assiette pour la rendre propre c’est très
on imagine mais en revanche il y a la question des couverts moi-même c’est une question qui me met toujours mal à l’aise
oui c’est compliqué quand on a fini son plat on ne pose pas ses couverts perpendiculairement de part et d’autre de l’assiette les dents de la fourchette et la lame du couteau sur l’assiette et les manches sur la nappe on ne les croise pas non plus dans l’assiette on les range en parallèle dans l’assiette la lame du couteau vers le centre et les dents de la fourchette vers le haut
c’est très contraignant tout ça
oh le plus simple est quand on sait pas c’est regarder comment font les autres il y aura toute la famille royale et eux sont habitués à ces rites depuis toujours il suffit de faire pareil
vous me racontiez l’anecdote du grognard de
oui c’est très ancien c’était sous Napoléon Ier et à un dîner à la Cour où il avait invité des soldats de sa garde l’un d’eux
c’est cette histoire du rince-doigts
oui le rince-doigts c’est cette coupelle remplie d’eau citronnée pour se rincer les doigts entre les plats et le grognard de l’Empereur eh bien il prend le rince-doigts et il en boit l’eau citronnée
consternation
consternation générale et la table s’apprête à sourire ironiquement
mais l’Empereur
oui l’Empereur voyant ça prend immédiatement son propre rince-doigts et en boit à son tour l’eau citronnée
incroyable
oui et ainsi il oblige tout le monde à faire de même c’est d’une très grande élégance
oui d’une très grande élégance
oui heu
mais revenons au direct l’importance ces visites d’état vous rappeliez que la reine d’Angleterre a reçu cinq chefs à quoi ça sert visite d’état en Grande-Bretagne que le président de la soit accueilli par la reine est-ce que politiquement aussi c’est important
politiquement c’est important parce que évidemment lors du voyage il y a chefs d’entreprise mais il y a évidemment plus hauts responsables politiques mais surtout c’est salut de toute une nation à autre nation c’est geste fraternité maintenant d’ailleurs la reine invite le président à passer devant elle ce qu’il n’osait faire heu voilà le souverain règne depuis 54 ans elle a 81 ans regardez l’habitude qu’elle a le métier comme on dirait de d’accueillir c’est sa 93ème visite voilà et on a sorti les carrosses pour les faire venir à Windsor ce sont des moyens extrêmes et ça a une importance symbolique
alors on voit la reine et le président dans le premier carrosse ils vont se dire quoi il y a choses qu’ils peuvent pas aborder ?
alors il y a une règle alors qui est ne jamais évoquer de sujets personnels comme la famille la santé avec la reine et pas question non plus de lui parler chiffons d’ailleurs elle est aussi connue pour pas se laisser entraîner hors des banalités d’usage
c’est parler la pluie et le beau temps alors ?
non pas seulement on peut parler du voyage et des rendez-vous prévus par exemple il y a plein de sujets possibles quand même elle a une longue habitude vous savez alors là maintenant le deuxième carrosse qui devrait transporter le duc d’Edimbourg avec l’épouse du et ensuite dans le troisième il devrait y avoir ah c’est une voiture découverte qui transporte le ministre des Affaires étrangères avec prince de Galles et duchesse Cornouailles photo à mon avis fera le tour des chancelleries c’est pas tous les jours qu’un chef la diplomatie française peut s’enorgueillir avoir été promené dans parc de Windsor en calèche découverte voilà c’est la pompe voyez la foule applaudit ces visites d’état sont toujours très très suivies en Angleterre
c’est magnifique (…)

Emmanuel Adely.

 

Texte de Frédéric Dumond pour l'édition Petit Format de l'exposition "faites comme si je n'étais pas là". Galerie Duchamp à Yvetot. 2008.

24 heures de la vie d'…

… se tourne se retourne se tourne étend bouge étend se tourne tousse étend écarte plie replie déplie se tourne plisse ouvre ferme plisse se tourne tourne la tête ouvre les yeux ferme les yeux se frotte se frotte les joues se frotte les yeux se gratte la tête se gratte déplie les bras se redresse pose le pied pose le pied s'appuie s'appuie ouvre les yeux bat des paupières appuie appuie tape s'étire s'étire se lève se lève marche marche ouvre marche marche marche marche pose la main ouvre se retourne ferme s'assied tire arrache essuie lâche se lève ouvre la porte ferme la porte marche marche marche marche tourne marche contourne marche se penche ouvre prend se relève referme lève ouvre prend soulève retire pose écarte déplie écarte pose verse repose prend met en place prend soulève approche ouvre place ferme déplace pose pose pose ouvre verse referme appuie se tourne contourne marche se tourne ouvre prend prend recule se tourne pose se tourne avance prend prend prend ferme se tourne marche pose pose pose se tourne marche marche marche marche tourne marche ouvre ferme enlève enlève écarte se tourne referme soulève tourne encore un peu comme ça exactement comme ça lève les bras ferme les yeux ferme la bouche prend verse pose frotte la peau frotte frotte pose masse caresse la peau masse prend fait glisser fait glisser frotte masse masse se tourne fait glisser masse se tourne fait glisser masse la peau frotte masse frotte fait glisser se penche fait glisser glisse s'appuie fait glisser pose masse masse la peau masse masse la peau masse masse appuie ferme ouvre prend frotte essuie frotte essuie avance accroche se tourne s'approche prend presse dépose presse dépose masse le visage ferme les yeux masse ouvre fait couler se frotte les mains ferme prend frotte essuie pose prend lève le bras appuie appuie appuie baisse le bras lève le bras appuie appuie appuie baisse le bras repose s'approche s'approche enfile serre se tourne marche ouvre appuie ferme marche marche marche marche marche contourne se penche prend enlève pose
se tourne pose tire s'assied approche prend prend verse verse pose prend lâche prend ouvre prend verse verse pose ferme prend trempe tourne tourne tourne prend ouvre prend fait glisser dépose fait glisser déplace fait glisser dépose fait glisser prend approche ouvre la bouche mord arrache mastique mastique mord arrache mastique mastique mord arrache mastique mastique mastique mord arrache mastique mastique mord arrache mastique mastique mastique essuie prend approche ouvre la bouche boit boit pose tourne la tête prend ouvre la bouche boit boit boit penche la tête boit pose essuie pose repousse se lève replace replace se tourne marche contourne se tourne marche marche marche tourne marche marche marche tourne marche tourne se tourne ouvre prend repose prend repose prend se baisse prend se baisse prend repose prend prend se redresse prend referme enlève prend enfile ajuste prend enfile prend enfile prend enfile enfile ajuste ferme ferme ferme prend enfile ajuste prend enfile ajuste caresse se tourne se tourne se tourne ajuste tourne la tête ajuste se tourne marche marche marche prend met prend met se tourne marche marche marche marche tourne marche marche ouvre ferme prend dévisse appuie dépose visse pose approche ouvre la bouche frotte brosse frotte brosse frotte brosse brosse se penche crache crache fait couler ferme la main emplit approche verse remue rince crache se redresse essuie essuie pose se tourne marche ouvre ferme marche marche marche marche tourne marche marche marche prend enfile se tourne enfile ferme se retourne marche ouvre sort se retourne ferme prend introduit tourne tourne retire introduit tourne tourne retire range se tourne marche descend descend marche marche descend descend marche ouvre marche se retourne pousse tourne ferme se retourne marche marche marche se décale évite marche marche marche marche marche marche marche marche marche marche marche marche marche marche marche tourne marche marche marche s'arrête attend attend attend se penche se tourne se redresse attend attend
se penche se tourne attend se redresse avance monte tourne avance pousse écarte écarte avance écarte avance se tourne regarde au dehors lève le bras tient fermement se tourne pousse écarte pousse écarte avance descend saute marche marche court court tourne tourne court court ouvre marche ouvre marche ouvre marche marche appuie attend appuie appuie entre parle se tourne appuie se penche parle embrasse se penche embrasse parle serre desserre serre parle desserre parle se tourne se penche embrasse parle se redresse parle se tourne parle
se tourne salue sort marche marche marche ouvre ferme avance tourne contourne enlève accroche enlève accroche tire s'assied s'approche appuie attend tourne tourne se tourne s'appuie tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche décroche parle raccroche appuie décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche décroche parle raccroche appuie décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche recule se lève marche contourne marche contourne marche attend introduit appuie attend prend se recule se tourne marche ouvre ferme marche ouvre ferme marche ouvre ferme contourne marche contourne s'assied s'approche pose tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape prend boit boit pose tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche décroche parle raccroche appuie décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape prend boit pose tape tape décroche parle raccroche décroche parle raccroche décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape  tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche raccroche tape tape recule se lève prend enfile boutonne marche contourne marche contourne marche marche marche ouvre ferme marche marche appuie attend appuie entre appuie se tourne attend marche sort se tourne marche marche marche marche marche marche marche évite marche marche traverse marche marche marche traverse traverse marche marche marche traverse contourne marche ouvre entre ferme marche contourne marche contourne tire s'assied s'approche prend lève la main repose tourne la tête parle attend prend approche ouvre la bouche mastique mâche mastique mâche avale avale prend ouvre la bouche mastique mâche mastique mâche avale avale prend mâche mastique mâche avale avale prend mastique mâche mastique mâche avale avale prend mastique mâche mastique mâche avale avale prend mastique mastique mâche avale avale prend mastique mâche mastique mâche avale avale prend lève approche boit boit boit repose prend mastique mâche mastique avale prend mastique mâche mastique mâche avale avale repose essuie attend prend approche goûte souffle souffle repose prend remue remue remue pose prend approche trempe souffle souffle trempe boit boit pose essuie prend prend dépose dépose dépose range s'écarte se lève prend enfile boutonne contourne marche contourne marche marche ouvre se tourne marche marche marche marche marche marche marche marche marche évite marche marche traverse marche marche marche traverse traverse marche marche marche ouvre entre ferme marche ouvre ferme marche se tourne appuie attend se tourne sort marche marche marche ouvre ferme marche contourne marche contourne enlève accroche se tourne s'assied se tourne s'approche tape décroche raccroche tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche décroche parle raccroche appuie décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche  tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche décroche parle raccroche appuie décroche parle raccroche tape tape tape décroche parle raccroche tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape décroche parle raccroche  tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape tape éteint s'écarte se lève prend enfile se tourne marche contourne marche contourne marche ouvre ferme marche marche marche marche marche tourne marche marche marche appuie attend appuie appuie entre appuie attend sort se tourne marche ouvre marche marche marche marche marche marche marche marche s'écarte marche marche marche traverse marche s'écarte tourne marche marche traverse marche attend se penche tourne la tête se redresse monte avance pousse écarte pousse écarte avance lève le bras attrape tient fermement lâche pousse avance attrape tient pousse piétine pousse piétine pousse pousse pousse descend sort marche marche marche contourne marche marche marche marche marche marche marche marche traverse marche marche traverse marche ouvre ferme monte monte monte marche monte monte monte marche monte monte monte introduit tourne tourne retire introduit tourne tourne tourne retire entre ferme enclenche enclenche pose déboutonne enlève accroche pose se tourne marche marche marche prend allume s'assied allonge ses jambes allonge détend son corps appuie zappe appuie zappe appuie appuie zappe se lève marche marche ouvre prend prend pose prend pose prend pose prend pose ferme prend emporte se tourne marche marche dépose s'assied allonge les jambes  détend se détend allonge le bras prend approche avale allonge le bras prend approche avale appuie zappe allonge le bras prend approche avale allonge le bras prend approche avale appuie zappe prend avale prend avale appuie zappe appuie zappe prend avale appuie zappe appuie zappe allonge le bras prend approche avale appuie zappe appuie zappe avale avale prend avale prend avale prend avale avale prend avale prend appuie zappe avale appuie appuie zappe avale appuie zappe avale prend appuie zappe avale prend appuie zappe appuie zappe se lève marche marche ouvre prend débouchonne dépose introduit frotte frotte frotte frotte crache frotte frotte frotte crache fait couler ferme la main emplit ouvre rince crache essuie se tourne marche appuie ferme marche marche tourne marche tourne marche tourne entre défait enlève retire enlève ôte jette enlève enlève s'assied se tourne étend les jambes étend les bras se recouvre s’enfouit se tourne se tourne se retourne se tourne…
 

Frédéric Dumond.

 

Texte de Pierre Giquel pour Semaine 06.07. Editions Analogues. Pour l'exposition " les sept combinaisons" au Musée Calbet à Grisolles. 2007

                                                    UNE GUERRE DE FIL

 

Sans meurtre. Préméditée certes, lentement, très lentement. La guerre ne tient qu’à un film. L’objectif est atteint lorsque les mouvements des mains croisent les désirs de couture. On aurait pu l’appeler ainsi, ce film lié à la répétition, à la poursuite d’un mot, et à son inscription qui est une blessure qui plie et prend les formes d’un corps. Lentement, très lentement, la saveur est tendre, l’arrachement sera d’autant plus inattendu. Dans l’acte de broder, l’acte d’offrir se mêle à celui d’inciser. La broderie éveille de petits assassinats sans conséquence apparente, elle peut revêtir les contours d’un rite, elle est goût nerveux pour le tatouage. La guerre encore, mais pas celle des hommes, l’autre joyeuse qui vit au cœur de la beauté, qui demande la beauté comme un don et une conquête, la guerre des belles donc, des épouses, des filles, des sœurs, des mères, la guerre avec l’émerveillement qui transforme, et que des mains que l’on dit discrètes ont orchestrée, avec précision, pour donner l’envie. Les désirs de couture : un cinéma qui cache et dévoile. Qui déchire.

Lentement, très lentement, le tissu s’est fait poreux pour le mot qui s’inscrit fougueusement, dans un face à face sans complaisance avec le lecteur. On peut lire ces mots comme des armes adressées à qui sait risquer sa main, ou la retirer, les mots sont des serments où brûle un feu qui ne veut pas se déclarer. On peut également lire les mots comme des caresses, des félines, ivres. Les mots sont des danseuses dont les figures se balancent au gré des vents, des horaires, des marches. Conduire vers un seul mot c’est comme vers l’échafaud : on attend le châtiment ou l’assentiment. Avant la mise à nu.

Les combinaisons farouches. Elles inquiètent, elles défient, elles poussent à croire, elles crient. Je découvre une lettre et c’est tout un parcours qui m’est donné à suivre, avec les hésitations rencontrées et la rage qui se devine. Les lectures sont contradictoires. Certaines arrêtent le mot dans sa chute, d’autres l’accompagnent comme un chant vers le ciel. Les lectures induisent l’écorchure dans les rubans de sang, rien ne les apaise. Les combinaisons légères. Familières de l’air. Servant une scène injouable deux fois. Résonnant silencieusement dans la lumière.

Les mots auront connu tous les avatars. C’est ça leur beauté tendue, sur l’étoffe, fine. Plantés par des aiguilles pas toujours douces, les mots ont été écrits patiemment, douloureusement parfois j’imagine, dans l’ennui,  mais quand l’ouvrage s’achevait je pressens des satisfactions houleuses, des délectations inouïes. A vif, frissonnantes. Et puis j’imagine leur destination vers l’autre via le courrier. Leur envoi vécu comme une dépossession. Un tremblement. Et la réception toujours livrée à l’impatience. Les vêtements de mots racontent, dans des récits qu’il s’agit d’organiser, le temps qui passe, la plainte et les jouissances, l’ornement et la nudité. Les vêtements  se portent contre la mort.

CROIRE

A la lecture on salive, car les lettres littéralement dansent. Un croissant en guise de transe, tranchant, rêveur, témoin du jeu des permutations. Les R pourraient rouler, râler, en attendant on ne roupille pas, c’est même urgent d’envahir l’espace, ça craque à l’arrêt, puis dans le mouvement tout redevient lisible, ce qui se froissait maintenant bâtit une pensée belle, on peut comprendre qu’il s’agit d’enregistrer les voix qui s’échappent, généreuses, des règlements trop rigides. Au centre, deux lettres O et I, de toi, de moi, et non de loi. Toi et moi donc, réunis à l’occasion des fêtes, prêts à chanter, à nous dire des mots voyageurs, légèrement vauriens, prêts à lever le poing en signe de distraction, prêts pour l’épreuve.

AIMER

Sur la tranche. Vous voyez bien : le raffinement c’est quand on pique ou l’on se pique. La victime et le bourreau tous les deux différés mais parfois ne faisant qu’un et parfois mille,  et des millions. Nous sommes des voyageurs aux bagages instables, et qu’à la première occasion on  fauche par inattention.

Dans les aéroports j’ai perdu tant de visages. Tant de corps avec désinvolture oubliés sur des quais. Je vous appelle vous qui riez, qui sautez, qui dans les bulles ravivez mes soifs, mes impatiences, mes rêves voraces. Mes virages sont mes aimés. 

S’ETERNISER

Echappe-t-on à sa condition ? Quelque chose de blanc, sans contour, suinte dans nos peaux. Nous résigner ? Jamais ! Mon sac d’os bouillonnera encore, agitant la chair, les chairs, prenant en otage l’angoisse pour lui faire apprécier un pique nique de légende. L’éternité, c’est bref, c’est arrivé comme un exercice à accomplir, mais le souvenir des gestes s’éloigne, aura-t-on besoin d’un désinfectant pour nettoyer le temps ? C’est inquiétant, l’horreur blanche.

RIRE

Le pire. Je découvre que le mot a une odeur aussi, déclenché par des sons. Dire. Lire. Mire. Tire. Vire etc.

Un jour, tu caches dans un pli ton rire rongé d’arthrite, un autre jour, quand tu chauffes le biberon, tu te trompes de manettes, à ton plus grand déplaisir tu brûles une langue, tu arraches un foie, tu t’en fous, tu chantonnes en regrettant les saisons du plaisir. Personne ne te voit, cela te rassure un peu, tu t’entêtes et tu t’agites, tas lisible, toupie élégante aux larges épaules, aux fesses rassurantes. Tu parais décoiffée, mais personne ne te voit, je te dis. Ne t’en fais pas, tu embrases mes doigts, tu m’emportes au-dessus des sanglots. Sur le fil, fébrilement, tu joues avec les verbes. 

MAIGRIR

M’aigrir ? En me glissant sous l’oreiller j’imaginais toutes sortes de précautions qu’il me fallait respecter : manifester mon handicap sans trop de haine, distinguer les seuils de tolérance pour continuer mon enquête, à savoir dénombrer les échéances qui me permettaient de connaître les fluctuations de ma viande, retirer du poids de cette masse, aimer voir s’évanouir l’excès d’aigreur, de graisse, des heures durant, grondant sous les incertitudes de la balance, me distribuant de tièdes bols d’eau dans les narines, m’évaporant.

Paradoxe : ce qui me recouvrait avait toutes les apparences du luxe, de l’or, et des reflets qu’on dit « changeants ». Mais je n’attendais aucun applaudissement : il me suffisait d’avoir enfilé avec allégresse cette combinaison d’une époque ancienne pour tout retrouver, les voix qui chuchotent,  les soupirs qui délivrent, l’ombre des pleurs dans des rêves mouillés. Glisser était mon seul souci. Mon sel noyé dans mes jeux.

CREER

Errer sous l’effet de la lumière. Choisir le cadre, puis se déplacer, choisir des angles de vue où flottent des présences inouïes, revenir au décor, ne jamais le contourner, au contraire, faire du heurt un leurre, pour séduire, encore, s’échapper de l’incarcération du désir. Précisément, et pas seulement mentalement. Le déclic est aussi sauvage pour l’œil que le tissu pour qui le pique.

On franchit ainsi les maléfices.

Le fil renvoie au séisme, mais aussi à l’écoulement. Entre les tourments du corps, l’enveloppe qui le recouvre, la localisation d’une scène, familière ou extraordinaire, des écarts se construisent,  le territoire perd de sa stabilité, des géographies ouvrent sur des champs inexplorés, joyeux ou tragiques. L’attente est là, porteuse de sens, d’hésitations, de crimes discrets. Et durables.

LIRE

Voir le mot. Noir mais doublé. L’embrasser d’un seul œil. J’entends qu’on peut l’aimer, le chérir même, le garder secret ou le rendre public, manifeste, outrageant. Une caresse, ou une gifle. Le mot jette une carte. Si c’est la bonne, brillera mon avenir. Si la mauvaise sort, j’achèverai mon périple dans un bain de sang.

C’est une lettre entourée. Et cela fait un livre. Un livre de corps, de muscles, de respirations. Un livre qu’on abandonne au vent, à la lumière du soir, à celle plus crue du matin, un livre supérieur qu’on applaudit sans bruit, un livre qu’on abandonne sur un cintre.

Les mots ont un poids, tu disais. Ils déchirent le silence. Ils s’enfuient. Ils restent incomplets. Chaque jour un livre meurt au bord des lèvres d’une insensée solitaire. Les mots sont des acrobates.

Ils mesurent une étendue. Ils se passent de commentaire. Ils débarquent sans se risquer à terminer la phrase. Ils connaissent la valeur de l’impact. Les récits qu’ils soulèvent sont d’autant plus grands qu’ils sont courts, denses, qu’ils s’adressent au chaos qui est en nous, car nous ne tournons pas rond, décidément, pas rond du tout.

Et quand on les contraint à changer de style, ils meurent. 

LES MARINS ET LES LATEX

C’est comme du lait. Le long du corps, tes mains prennent le contrôle des opérations, navigateur souple et jaillissant, tu plonges ta langue, ta langue de lait, tu t’attardes à des angles, tu écartes le pouce et le majeur, tu glisses vers un abri, tu découvres au milieu de la chair la vague qui cède, dans le creux des aisselles tout tremble, tu ravives tes nerfs, tu flottes.

Des actes cruels, tu as connus, et aimés. Mais tu préfères une générosité obscène, prête à engloutir tes esprits et ton corps. Tes paniques sexuelles te réchauffent, tu quémandes un baiser, ton latex androgyne vient d’éclater dans mes doigts. Quand je me penche tout danse. Nous regardons les mouvements de la mer en nous branlant. Nous exhibons nos désordres. Nos triomphes sèchent d’après la valse des vampires. Un incendie suce nos cris en érection. Tu chantes.

Plus tard nous trancherons le fil.

Pierre Giquel.

 

Texte de Stephen Wright pour le catalogue de « + si affinité » 10famille 10artistes. Fiac. 2000

« Parquoy Chascun est aucunement en son ouvrage » : les Tableaux d’humeurs de Françoise Maisongrande
Le paradoxe n’aura échappé à personne : malgré la diversité des propositions artistiques aujourd’hui, en dépit de la prospérité d’hypothèses et de la prolifération d’expériences artistiques, il n’y a quasiment plus d’œuvres d’art. Si certains observateurs nostalgiques y voient une aberration et crient au scandale, il convient plutôt de mesurer la signification de ce dés-oeuvrement généralisé. Force est de reconnaître que la recherche artistique s’incarne de moins en moins en œuvres achevées et prend toujours davantage la forme d’un processus où l’objet n’est que la trace secondaire. La notion d’œuvre implique, en effet, une causalité et une hiérarchie entre processus et finalité, une différence entre deux étapes dont la première est subordonnée à la seconde. Or la conséquence principale de la nouvelle identité entre processus et réalisation c’est que l’œuvre n’est plus à venir : il n’y aura pas eu d’œuvre.

Si les Tableaux d’humeurs de Françoise Maisongrande, présentés dans le cadre de « + si affinité », sont exemplaires de ce désoeuvrement, ils ne sont pas pour autant inopérants. Processuels, ils agissent, et font agir. Depuis quelques années déjà, le travail de Maisongrande interroge la problématique du corps – ses heurts et malheurs, ses désirs, ses humeurs. Ici elle s’intéresse aux rapports entre l’âme et le corps, désignés par le terme d’humeur, amplement théorisé par l’anthropologie médicale héritée de Galien, globalement acceptée jusqu’au triomphe de la modernité au XIXe siècle ; terme qu’a rendu célèbre Montaigne, dont les Essais constituent à leur manière une sorte de « tableau » d’humeurs... L’artiste a donc élaboré un certain nombre de fiche représentant, de manière picturalement extrêmement variée, les éléments qui définissent nos humeurs : mélancoliques, colériques, léthargiques, flegmatiques. Puis au fur et à mesure de ses rencontres avec les fiacois, elle les invite à s’impliquer dans le projet en réfléchissant aux facteurs de variation d’humeurs liés à leur village, que les uns et les autres sont libres de « mettre en fiche ». En permanent devenir, le projet s’alimente donc au fil de leurs propositions collectives. (Notons, au passage, que si le thesaurus d’images qui constitue cette pièce est spécifique à Fiac, l’artiste a par la suite présenté d’autres Tableaux d’humeurs dans un service de l’Hôpital Charles-Foix, lors de l’exposition L’incurable mémoire des corps.) L’accrochage des fiches plastifiées subit des changements imprévisibles... d’humeur, justement, chaque visiteur ayant la possibilité de manipuler les fiches et de les coller au tableau, donc de revoir la configuration de l’ensemble, voire d’en faire table rase.

Pourtant, la pièce n’est pas que prétexte aux échanges humains. Elle se conçoit même comme une sorte de miroir de celui qui manipule les fiches ; un dispositif à « faire paroistre » - comme le dirait Montaigne – les humeurs de celui qui compose le tableau. « Estre consiste en mouvement et action », écrit Montaigne encore, laissant ainsi entrevoir la possibilité de rencontrer l’être dans l’agir humain, c’est à dire la possibilité pour chacun de se reconnaître dans son propre tableau, son propre « ouvrage ». Ouvrage ni au sens « noble » d’œuvre immuable, ni au sens banalisé de la spontanéité naturelle mais, au contraire, qui se retourne sur celle-ci pour la saisir et la modifier sans cesse... au gré des humeurs. Il s’agit pour chacun de transformer son moi en espace, en (re) configurant le tableau – c’est « parquoy chascun est aucunement en son ouvrage ».

Stephen Wright.

 

Texte de Karim Ghaddab pour le catalogue de « tableaux d’humeurs – chapitre V. Les capteurs». Espace d’Art Contemporain C. Lambert. Juvisy. 2002
 

L’humeur d’aujourd’hui... comme hier.
Humeur de chien, mauvaise humeur, humeur noire, bonne humeur... Dans la vie quotidienne, notre état d’esprit du moment est ainsi couramment défini par une humeur et un adjectif. Tout est là : le temps, l’humeur, le langage.

1- Temps : le déplacement. Effectivement, l’humeur, et tout ce qui y est afférent, relève d’une pensée du mouvement, c’est-à-dire une pensée qui met en rapport le lieu et le temps. Toute la médecine de l’Antiquité et du Moyen-âge (Hippocrate, Diogène Laërce, Galien, Isidore de Séville) ne dit rien d’autre. Le diagnostic des pathologies — tant physique que mental — est avant tout une détection des déséquilibres dans la circulation des humeurs. Celles-ci sont au nombre de quatre : la cholera rubra, le sanguis, la phlegma, la melancolia. Le ralentissement, la stagnation et l’immobilité sont les symptômes d’un corps qui se fige donc qui meurt. Ce mouvement n’est d’ailleurs pas limité à l’intérieur du corps : celui-ci est représenté essentiellement comme un mi-lieu, un lieu de transition et de transit, entre l’extérieur et l’intérieur, le chaud et le froid, le vivant et le mort, le céleste et le terrestre. De la même façon que l’ingestion ne se conçoit qu’en rapport avec l’excrétion, la circulation interne des fluides nécessite des purges régulières. Les lavements et autres saignées reposent sur le principe d’une gestion des entrées et des sorties, c’est à dire de l’échange humoral entre l’intérieur et l’extérieur.
C’est lorsque l’une de ces humeurs stagne et, par conséquent, s’accumule en un endroit du corps, que surviennent les maladies : hystérie, dépression, irritabilité, apathie. Le seul but de tous les traitements prescrits est dès lors de rétablir le flux interrompu. C’est ainsi que le mouvement imposé aux malades — mouvement actif par l’exercice physique ou mouvement passif par les massages et les manipulations — tient un rôle essentiel dans la guérison.

De ce point de vue, la compréhension de nos humeurs nécessite de se mettre en mouvement, dans toutes les acceptions de l’expression. C’est pourquoi les installations de Françoise Maisongrande qui nous invitent à cerner et à approcher nos propres humeurs requièrent la participation active du regardeur. Le mouvement propre aux humeurs ne se laisse pas saisir par le regard fixe et monoculaire de la Renaissance picturale, il nécessite des déplacements, des volte-faces, des échanges, un engagement. Plus que jamais, c’est le regardeur qui fait l’œuvre. Sans lui, l’installation reste aussi vide et inutile qu’un instrument d’optique sans son observateur. Le spectateur se convertit donc en regardeur puis en acteur d’une œuvre qui fonctionne sur l’interactivité. Pour autant, il ne faut chercher là aucun gadget informatique ni aucune trace de “nouvelles technologies”. Les opérations se déroulent “à l’ancienne”, en manipulant des petits aimants, un crayon, des papiers... En somme, c’est plus de la bureautique plutôt que de l’informatique.

2- Humeur : les couleurs. Il n’y a donc rien de visible ou, plus exactement, l’essentiel reste masqué. Ce qui est visible, c’est le dispositif, l’appareillage, mais les humeurs elles- mêmes, objets de cette en-quête (une quête en soi-même, enclose), ne sont jamais représentables. On ne trouve ici aucune image des humeurs, ni aucun liquide. Il y a à cela deux raisons : elles sont à l’intérieur du corps, derrière l’écran de la peau, et elles ne peuvent se fixer par une image dans la mesure où, comme nous l’avons dit, elles se définissent avant tout par le déplacement. Dans Les couleurs humorales, le regardeur est invité à fixer, au moyen d’aimants, des petits papiers de couleur sur trois panneaux : le capteur de bonne humeur, le capteur d’humeur moyenne et le capteur de mauvaise humeur. Françoise Maisongrande explique : “Il s’agit de définir les tendances colorées des différentes humeurs, sachant que
vous avez à votre disposition trois tableaux correspondant de gauche à droite aux humeurs bonnes, moyennes ou mauvaises. Choisissez le ou les papiers colorés qui, à votre avis, correspondent respectivement aux différents tableaux prédéfinis sur le mur. Utilisez les bâtonnets de colle, puis fixez les papiers à l’emplacement que vous souhaitez sur les tableaux”. Se constituent ainsi, au fil des jours trois panneaux diversement recouverts d’une mosaïque de papiers multicolores. Au fil des interventions, on retrouve donc la dimension temporelle (l’œuvre évolue jour après jour), l’analogie avec le travail pictural (les trois panneaux métalliques sont appelés “tableaux”) et le rôle central des couleurs. Les petits papiers mis à la disposition des visiteurs-participants représentent vingt-quatre couleurs, soit six fois plus que le nombre d’humeurs traditionnellement établi. La gamme originelle se compose d’un noir (la melancolia ou cholera nigra), d’un blanc (la phlegma ou pituite) et de deux rouges (le sang et la bile, ou cholera rubra), soit la gamme sommaire de l’incarnat. En dosant (toujours l’idée de juste proportion, d’harmonie) ces couleurs, on obtient toutes les teintes de la chair et de la peau, selon la dominance momentanée de telle ou telle humeur. Mais le fait qu’il y ait deux rouges révèle que la couleur n’est pas identique à son seul nom. Le même mot peut désigner une couleur claire ou sombre, brillante ou mate, lisse ou granuleuse et irisée. L’économie des humeurs ne concerne donc pas seulement les couleurs, mais aussi les matières et les variations. Les trois tableaux des couleurs humorales sont d’abord identiquement vierges, puis ils reçoivent des couleurs différentes, des densités différentes qui les font paraître moirés. En fait, ils changent réellement, constamment. Puis, parvenus au point se saturation, ils convergent vers un état analogue où la surcharge des papiers et des couleurs tend à composer un tout homogène. L’harmonie a été rétablie. Dépassée, la crise retourne à la crase (terme qui désigne l’équilibre des humeurs).

3- Langage : le jeu des analogies. L’élaboration des Couleurs humorales se fait de façon largement arbitraire, chaque participant se fiant précisément à son humeur du moment, son inspiration, ses impulsions, sans jamais avoir à justifier ses choix. Il en va de même pour la localisation des Points humoraux. L’installation est constituée de deux panneaux, l’un pour les femmes, l’autre pour les hommes. Chacun est invité à “localiser à l’aide de petites pastilles de couleur rouge les points de [son] corps à l’origine de [ses] humeurs, ainsi que ceux supposés dans le corps du sexe opposé”. L’exercice se fait donc en double aveugle : il permet de constater que le fonctionnement interne de notre propre corps nous est aussi inaccessible que celui de l’autre et vice versa. C’est une manière paradoxale de postuler le rapprochement : toi et moi sommes semblables en ceci que chacun de nous est aussi étranger à lui-même que nous le sommes l’un à l’autre. Notre regard rebondit donc constamment entre ces bornes infranchissables et ne se déploie que dans l’entre-deux. Toute introspection et toute “alterospection” se limite donc à un jeu de devinette où le jeu du hasard vient pallier le défaut de connaissance. Je reste définitivement extérieur à l’intériorité. Dès lors, seul ce qui transpire à l’extérieur peut avoir valeur de symptôme et, donc, de révélateur d’un désordre interne.

Le principe humoral offre une grille de lecture de tout ce qui échappe à l’entendement. Il a d’ailleurs été créé dans ce but. La dyscrasie permet d’expliquer, au Moyen-âge, notamment tous les maux de la femme, depuis l’hystérie jusqu’à l’insoumission. Cela veut dire qu’un désordre essentiellement politique (la gestion des affaires familiales, du travail et de la cité dans son ensemble) trouve une cause biologique. La dissidence devient une maladie et il faut la traiter comme telle.

Les quatre humeurs entrent également en correspondance avec les quatre éléments primordiaux (depuis La physique d’Aristote jusqu’aux recherches alchimiques) que sont le feu, l’air, l’eau et la terre. Ainsi, par des déplacements incessants (c’est-à-dire que la pensée du mouvement est elle-même insaisissable parce qu’en mouvement), les humeurs entretiennent un rapport analogique avec les quatre saisons, les directions de l’espace, les âges de la vie, les signes du zodiaques, l’astronomie, etc.

D’une manière générale, aux quatre humeurs correspondent les caractéristiques des quatre éléments : chaleur, froid, humidité et sécheresse. On comprend mieux, dès lors, la nécessité de l’équilibre. Celui-ci est à entendre autant au sens physique que moral et politique. Ce n’est donc pas un hasard ni une évolution purement épistémologique si la théorie des humeurs est abandonnée au siècle des Lumières. Pour la théorie humorale, la stratégie pour soigner tous les maux repose donc sur une capacité à (se) jouer des mots. Plus qu’un véritable savoir scientifique, c’est une théorie fondamentalement linguistique. C’est pourquoi lorsque Françoise Maisongrande propose aux visiteurs d’identifier leur humeur, elle leur donne la parole. Pour l’Ephéméride des humeurs, elle fournit ces instructions : “Afin d’inventorier le plus grand nombre et la fréquence des mots associés à nos humeurs, veuillez inscrire (le plus lisiblement possible) le ou les termes correspondant au plus juste à votre humeur du moment. Vous avez à votre disposition chaque jour des feuilles d’éphéméride que vous pouvez compléter en fonction du fait que vous êtes globalement d’humeur bonne, moyenne ou mauvaise”. Ecrire chaque jour sur des feuilles d’éphéméride, voilà qui nous ramène à notre premier chapitre, le temps. La circulation des humeurs peut se poursuivre.

Karim Ghaddab.