Musée d'art moderne et contemporain à Toulouse, FRAC Midi-Pyrénées

Art contemporain
en Midi-Pyrénées

Florence Garrabé | Artistes

Florence Garrabé

A suivre l’itinéraire du travail de Florence Garrabé, nous comprenons que les perspectives de ce dernier ne participent nullement de l’immédiateté. En revanche, par la pluralité des matériaux, des supports, des dispositifs et des pratiques, quelque chose se tisse comme une chronique qui, chapitre après chapitre, découvre graduellement et par additions successives, la longue litanie de la souffrance humaine dans sa plus ordinaire brutalité.

Florence brode, coud, confectionne, assemble, élabore, réalise mais aussi sculpte, dessine, peint, et, dans ce mouvement de reprise ininterrompue des images d’actualité qui nous assaillent, tend à transfigurer l’horreur du réel. Dans la lignée de Pascal Convert ou de Wang Du, sculptant quelques échantillons édifiants récupérées dans des tabloïds, elle réinterprète à sa manière ce quotidien qui, par la force de l’habitude, ne se perçoit même plus. Nous savons que le trop plein d’images a couramment pour effet de ruiner toute valeur et par là même tout intérêt porté à celles-ci.

Son geste patient et minutieux inscrit dans le détail de la matière toute la férocité du monde. Comme bien souvent dans l’art, nous avons coutume de traduire cette posture comme une forme d’humanisation de l’indicible alors que le langage habituel se borne, comme le disait déjà Bergson, à lui coller quelque étiquette : guerre, exploitation, misère, mort ou destruction. Ce contraste saisissant entre l’extrême minutie des travaux et la barbarie évoquée met en exergue l’illustre sentence d’Héraclite selon laquelle : « Le combat (polemos) est la racine de toute chose ». Dès lors, il apparaîtrait que cette volonté farouche de création constituerait l’éternel pendant de la dévastation. 

Face à cet impitoyable jeu de massacre que constitue le réel, face à cette inexorable violence de l’homme infligée à l’homme, l’artiste conçoit et enfante, se remettant ainsi continuellement à l’ouvrage. C’est une bien curieuse et étrange tâche que de vouloir fabriquer avec des images de mort quelque chose qui ne nie pas la réalité mais la reconstruit tout autrement, comme si l’éternel du Monde se résumait en cette oscillation incessante entre création et destruction. S’opère alors quelque chose de l’ordre du re-tissage perpétuel de la dé-liaison, un re-maillage de ce qui, d’une façon ou d’une autre se serait distendu ou aurait été démantelé.

Florence GARRABÉ.

Etudes :
1993-1998
 : Ecole Régionale des Beaux-Arts de Toulouse.
Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique, option art.
Félicitation du jury.

Expositions personnelles :
2006 - Centre d’art Chapelle St Jacques, St Gaudens
« Opéra cannibale »

2006 - Galerie 3x4 Saint jean de Luz.
« Série x »

2003 - Caza d’oro. Mas d’Azil
« Digression Autochtone »

Expositions collectives :
2008 -
 « Chuchoter » au Salon reçoit. Toulouse
2008 - « Sissy Nagar » Boussens
2008 - « Ouvrez les yeux » Galerie Ernest Renan Toulouse
2008 - « Habité » Exposition en appartement.Toulouse.
2007 - Le Garage Toulouse.
2007 - « Cabinet de curiosités » Saint-Jean de Luz.
2007 - « En chantier » Boussens
2005 - Collectif HDFS, Toulouse.
2004 - « Point de fuite » Espace écureuil,Fondation pour l’art contemporain,Toulouse
2004 - « Départementales » Palais des Evêques, Saint- Liziers
2005 - « Love traps » L.A.C (Lieu d’art contemporain),Sigean
2002 - Bond de la baleine à bosse, Toulouse « L’artothèque sélection »
2001 -Association HDFS, Toulouse
2000 - Le manège carré,Toulouse
1999 - Centre de sculpture de Montolieu
1997 - Palais des Evêques, Saint Liziers

Résidence d’artiste :
2002 - Caza d’Oro,Mas d’Azil

Bourse :
2003 - 
Aide à la création DRAC Midi Pyrénées

Publications :
2003 - « Digression autochtone » Catalogue collectif
2006 - « Opéra cannibale » Catalogue monographique + CD
2007 - « Télémétrie : Artistes et télévision » Catalogue collectif

Interventions en milieu scolaire :
2002 - Ecole maternelle Jean Monnet Toulouse.
2006 - Ecole primaire Jules Ferry.
2007 - CLAS primaire de Lavelanet.
- Projet ARTE. Association du Pays des Pyrénées Cathares.
- Lycée du Castella. Pamiers. 
2008 - Lycée Myriam. Toulouse.
- BBB « Pourquoi cette image ? »
- Ecole primaire de Gibel

Future exposition personnelle : Le BBB. Toulouse. Juin 2009.

 

  • Série enfants Playground 2008
    Fil acrylique, Tarlatane, toile coton 7 éléments de 48 cm x 58 cm 2008
  • Big Game
    Perles Hama 9 éléments de 28 cm x 28 cm 2007
  • Madones
    Calque, fil acrylique 21 cm x 29,7 cm 2007
  • Série x
    Embossage sur calque Installation sur caisson lumineux Dim. variable 2006
  • Zone à risque
    Paillette murale, enduit acrylique, grillage, papier, filin métallique Dim. variable 2006
  • Morceaux choisis
    Toile Aîda, fil coton, tambour à broder, aluminium Diam. : 20 cm - Dim. variable 2006

Quelques remarques sur l’œuvre de Florence Garrabé Collection Automne Hivers

A suivre l’itinéraire du travail de Florence Garrabé, nous comprenons que les perspectives de ce dernier ne participent nullement de l’immédiateté. En revanche, par la pluralité des matériaux, des supports, des dispositifs et des pratiques, quelque chose se tisse comme une chronique qui, chapitre après chapitre, découvre graduellement et par additions successives, la longue litanie de la souffrance humaine dans sa plus ordinaire brutalité.

Florence brode, coud, confectionne, assemble, élabore, réalise mais aussi sculpte, dessine, peint, et, dans ce mouvement de reprise ininterrompue des images d’actualité qui nous assaillent, tend à transfigurer l’horreur du réel. Dans la lignée de Pascal Convert ou de Wang Du, sculptant quelques échantillons édifiants récupérées dans des tabloïds, elle réinterprète à sa manière ce quotidien qui, par la force de l’habitude, ne se perçoit même plus. Nous savons que le trop plein d’images a couramment pour effet de ruiner toute valeur et par là même tout intérêt porté à celles-ci.

Son geste patient et minutieux inscrit dans le détail de la matière toute la férocité du monde. Comme bien souvent dans l’art, nous avons coutume de traduire cette posture comme une forme d’humanisation de l’indicible alors que le langage habituel se borne, comme le disait déjà Bergson, à lui coller quelque étiquette : guerre, exploitation, misère, mort ou destruction. Ce contraste saisissant entre l’extrême minutie des travaux et la barbarie évoquée met en exergue l’illustre sentence d’Héraclite selon laquelle : « Le combat (polemos) est la racine de toute chose ». Dès lors, il apparaîtrait que cette volonté farouche de création constituerait l’éternel pendant de la dévastation.

Face à cet impitoyable jeu de massacre que constitue le réel, face à cette inexorable violence de l’homme infligée à l’homme, l’artiste conçoit et enfante, se remettant ainsi continuellement à l’ouvrage. C’est une bien curieuse et étrange tâche que de vouloir fabriquer avec des images de mort quelque chose qui ne nie pas la réalité mais la reconstruit tout autrement, comme si l’éternel du Monde se résumait en cette oscillation incessante entre création et destruction. S’opère alors quelque chose de l’ordre du re-tissage perpétuel de la dé-liaison, un re-maillage de ce qui, d’une façon ou d’une autre se serait distendu ou aurait été démantelé.

Dans la série « Big game » par exemple, réalisée à partir d’une juxtaposition de perles Hama, nous devinons cet effort d’assemblage pour saisir, à travers une optique renouvelée, des fragments de la réalité. Quelle dissemblance édifiante, en effet, entre l’usage de ces perles grossières aux couleurs vives destinées aux tout petits et la thématique martiale évoquée sur ce support. Rien ne semble plus sérieux que la guerre avec son cortège d’horreurs et pourtant rien n’en semble plus proche que ces distractions enfantines. Le jeu n’est-il pas au fond, comme Freud l’a dévoilé, une tentative du petit d’homme pour composer avec l’insupportable du réel, en passant d’une position passive - dans laquelle la situation est subie - à une attitude active où il domine la réalité par le biais du jeu ? En construisant ces images de guerre et de soldats prêts au combat, Florence Garrabé reformule le « grand jeu » par l’intermédiaire du petit, exposant ainsi la vanité autant que la bêtise des hommes qui ne peuvent que détruire, alors qu’enfants, ils jouaient à édifier des mondes. Bien entendu, ce « small game » de gamins assemblant joyeusement des perles Hama, peut paraître un brin dérisoire et un tantinet inopportun face aux préjudices qu’ont endurés les victimes des conflits qui ensanglantent toujours nos sociétés. Or, nous comprenons tous qu’il ne peut y avoir d’autre alternative que de persister dans cette tentative faite pour enseigner aux nouvelles générations à construire et à bâtir inexorablement sur les ruines de l’histoire.

Le goût prononcé de l’artiste pour façonner un évident décalage, que ce soit entre le titre et l’œuvre ou bien entre le constituant et ce qu’il figure, nous invite à nous interroger sur cette pratique spécifique de l’ironie. Quid de sa finalité ? La dimension ironique vise toujours un questionnement comme nous en instruit son étymologie (eirôneia, interrogation). Si l’humour convie le rire, l’ironie brigue plus particulièrement la pensée. En effet, si on entend par humour la simple parodie du sérieux destinée à emporter le rire, l’ironie, en revanche, représente le sérieux de la parodie. Nous avons tous en mémoire l’ironie socratique qui, feignant l’ignorance, démasque la véritable ignorance : celle, vulgaire, qui ne se sait pas, celle qui s’estime savoir et se prend de ce fait trop au sérieux. L’ironie pastiche ou caricature délibérément les traits les plus grossiers à seule fin de mettre en exergue le fond du problème, son sérieux devrait-on dire. Ce problème qui, dans la quotidienneté, ne paraît jamais puisque le jeu du monde consiste seulement à croire qu’il ne s’agit pas là d’un jeu. L’éternelle forme du monde est à juste titre d’apparaître comme quelque chose d’éminemment sérieux dans lequel nulle controverse de fond ne semble possible : toute chose étant à sa place et les rôles distribués. Dans les dialogues socratiques, on se souvient des réparties des interlocuteurs souvent excédés : « tu n’es pas sérieux, Socrate ! », « tu te moques », etc. ; non, Socrate n’est pas « sérieux », mais, en revanche, il n’a de cesse d’interroger ceux qui pensent l’être ou le prétendent. C’est qu’il y a sérieux et sérieux. Les hommes se prennent bien souvent trop au sérieux pour l’être réellement, d’ailleurs leurs charges et leurs préoccupations en témoignent: soif de reconnaissance, cupidité, appétit de pouvoir et de domination... Assurément, rien de bien sérieux pour quiconque a pu jauger l’inconsistance de tout cela. En réalité, être ironique, c’est interroger, avec le plus grand sérieux, le soi-disant sérieux des violents. Etre ironique, c’est appliquer la question à toute forme de certitudes en instituant comme principe élémentaire et salutaire le doute et la distance.

C’est bien cette ironie que nous retrouvons dans la série intitulée « homely » qui présente différentes œuvres exécutées à l’acrylique rouge sur carton. Si homely signifie à la fois le confortable, le douillet, l’accueillant ou le cosy, c’est afin de mieux souligner l’inconfort et le rejet que supportent ces hommes et ces femmes qui vivent dans la rue et dont notre langue usuelle a réduit l’horreur par l’euphémisme SDF (sans domicile fixe). Les œuvres de cette série se présentent dans un format rectangulaire pris en portrait, une zone médiane de délimitation horizontale s'offre au regard. Nous distinguons, après quelques essais de distanciation et comme à travers un voile « fleuri », des scènes de misère relatant diverses situations banales endurées par ces exclus que nos cités produisent désormais de façon exponentielle. Si nous focalisons un peu plus notre attention sur le détail ornemental, des motifs floraux apparaissent en superposition, rappelant les tissus cossus et autres tapisseries ou toile de Jouy des appartements bourgeois - où il fait, ma foi, fort bon vivre - mais aussi, de manière plus incertaine, la lingerie fine et dentelée des dessous chics féminins. Ici, l'immixtion opiniâtre de l'équivoque se situe dans le contraste entre l’indigence du support - qui reflète celle de ces nécessiteux n'ayant pour seul habitat que l’espace exigu de leurs maigres cartons - et la pléthore arguant le luxe, exprimée par la profusion décorative des motifs. Enfin, l’utilisation exclusive d’une peinture acrylique rouge carmin accroît la confusion quant aux scènes figurées. Ces scènes en ton sur ton, nous ne discernons de prime abord pas, à l’instar des SDF fantomatiques qui peuplent nos rues et que nous ne voyons guère. De plus, cette utilisation monomaniaque du rouge suscite un certain sentiment nauséeux. En effet, agit pleinement sur nous le symbolisme du rouge : rouge comme le sang, rouge comme la blessure, rouge comme la violence. Evidemment, il ne s’agit pas, pour l’artiste, d’agir directement sur les choses en vue de métamorphoser, d’une façon ou d’une autre, l’homme et la réalité sociale dans laquelle nous naviguons tous. Il serait plutôt question d’écorner le vide ordinaire de ces images du « réel » qui nous côtoient, afin que se manifeste furtivement un sens insoupçonné. Le sens qui d’ordinaire nous fait défaut, non du fait d’une quelconque déficience naturelle mais plutôt par paresse ou par molle complaisance. De surcroît, cette défaillance s’enracine dans la tyrannie de l’univocité des images admises de notre prétendue « réalité ». Si le sens est là, d’une évidente simplicité, à quoi bon le quérir ? Tel paraît être l’enjeu de cette suite dans laquelle se superposent, jusqu’à se fondre dans l’indistinct, la représentation crue d’une réalité dérangeante et les images clairement ornementale dont il y a fort à parier que le modèle trouve ses sources dans l’esthétique baroque voire rococo.

Les œuvres regroupées sous l’intitulé « Playground » (cour de récréation), utilisent cette fois-ci une toute autre technique : la couture. L’ouvrage de la machine à coudre, minutieux dans le détail bien que grossier dans la facture, ressemble à ces envers de tissus cousus laissant apparaître les aspérités filandreuses du travail ordinairement caché. Des fils qui pendent par endroit, d’autres qui s’enchevêtrent de façon inextricable dans un espace éclaté, engendrent un sentiment déconcertant d’inachèvement empreint d’équilibre. Il s’avère manifestement que Florence Garrabé ait voulu, pour le moins, dénuder « l’envers du décor » de ces « sales » guerres puisque ne sont représentés, dans cette série, que des enfants-soldats, kalachnikov ou fusil d’assaut entre les mains. En représentant, par ce procédé grandement empreint de féminité, sur un fond blanc et pur, le portrait de cette jeunesse armée et manipulée, l'artiste nous conduit à éprouver l’extrême fragilité et toute la fugacité de ces existences, tenues par un fil, que le Destin peut rompre à tout moment. Ces existences inachevées au regard vide nous sollicitent à nouveau sur la cruauté du monde et l’absurde violence des hommes. La présence lourde et oppressante de l’arme semble avoir eu pour effet de déchiqueter la forme triangulaire dans laquelle s'inscrivait la silhouette des enfants-soldats, faisant essaimer en séquelles des sortes d’éclats dans l'espace immaculé. Néanmoins, on ne peut se départir de la curieuse et dérangeante impression de puissance « virile » induite par le « brandissement » de ces armes, érigées tels des trophées phalliques, et dont le maniement assure à ces jeunes êtres un pouvoir inquiétant. Il y a dans cet « oxymore » visuel quelque chose d’extrêmement gênant qui tient, en apparence, davantage à la constitution de l’image elle-même qu’à la réalité qu’elle est censée figurer. En posant ainsi au centre d’un espace vierge l'image d’un enfant, on radicalise sa singularité. Or, le fait que ce dernier soit armé dénature en quelque sorte une icône personnifiant, selon l’ordre métaphorique habituel, l’innocence. L’abjection foudroie ici la pureté comme le crime altère inéluctablement cette innocence dont on surprend, sous la forme d’un éclatement fragmentaire, les funestes dégâts.

Il se pourrait qu’à une plus grande échelle, comme un long et continu bourdonnement existentiel, Florence Garrabé ne nous parle, au fond, que de cette innocence perdue. Perte qu’elle tâche d’apprivoiser par le déploiement patient et quotidien du labeur renouvelé - comme le fit jadis Pénélope.

Pénélope qui, dans l’attente d’un impondérable retour de son conjoint à Ithaque, tissait jour après jour une tapisserie qu’elle défaisait de sa main la nuit venue. Cela pour ne pas devenir folle ou, du moins, dans l’espoir de pouvoir ainsi soutenir, par la répétition du geste, l’absence cruelle d’Ulysse.

Jean-Luc Lupieri, mars 2008

 

 

Collection Printemps été

Je suis entré chez Florence Garrabé contraint et forcé, invité par le regard autoritaire et pourtant implorant d’un soldat américain. Un GI dans une rue de Saint-Jean-de-Luz, pixellisé en perles Hama, ces petits bouts de plastiques bariolés avec lesquels les petites filles et un fer à repasser font des sous-plat en forme de cœur pour la fête des mères. Chez Florence Garrabé, c’est plutôt la fête de l’amer. Il faisait chaud, je cherchais une glace : ce sera plutôt une douche froide dans cette micro-galerie. Les œuvres hybrides de Florence, avec leur humour cinglant, leur colère palpable, leur absurdité ravageuse, rendait un peu plus indécent l’insouciance des touristes en tongs, imposait l’hiver aux rêves fumeux d’un été sans fin des surfeurs de sable. A côté de ces GI hagards, figés en perles Hama, il y avait aussi de merveilleuses vierges à l’enfant, madones de fil rouge et de feuilles de plastique, cousues sans fil blanc avec une machine possédée, épileptique – “furieuse”, préfère Florence Garrabé. Une sorte d’adaptation à la machine Singer de la nervosité et la panique des action-paintings – action-sewing ??? On apprit alors que Florence Garrabé vivait près de Toulouse, qu’elle mélangeait depuis des années déjà, au mépris de tout purisme, les torchons et les serviettes, travaillant aussi bien la sculpture (des revolvers détournés, en bronze aux couleurs braillardes) que la dentelle (des napperons cruels), travaillant aussi bien dans le gigantisme (de vastes installations) que dans l’intimisme le plus effondré (ses cauchemars de guerre à hauteur d’homme, femme et enfant, sur support dérisoire).

“L'art est dans la rue”, hurlaient ses concitoyens toulousains du groupe Diabologum – et question hurlement, les pièces de Florence n'ont aucune leçon à recevoir du rock. Même quand elle chuchote, ça fait du bruit. Violent, coléreux, insurgé, son art est dans la rue : l’œil investigateur, à l’affût des cruautés monstrueuses, du quotidien qui dérape inlassablement, des images vidées de sens à force d’être matraquées, normalisées. Florence Garrabé dénonce souvent la guerre, mais refuse de rendre les armes : artiste réactive, les nerfs à leur de peau, l’exaspération sur le qui-vive, elle refuse la démission du confort, des habitudes, portée partout par sa capacité intacte d’indignation. Un journal sort pour l’été un numéro “spécial sexe” et Florence imaginent des broderies sur petite culottes, “pour questionner la reconnaissance du plaisir de la femme dans notre société” ; les premiers frimas arrivent et s’impose l’idée de la série Homely, pour laquelle elle peint, sur les mêmes cartons qui leur servent de lit et de maison, des hommes sur des bancs publics ou tassés sur leur propre déchéance dans un hall d’immeuble ; la guerre trouve un nouveau terrain de jeu, et elle lance sa machine à coudre sur un terrifiant Playground, hanté par des enfants au regard fou, armes automatiques à la main, soldats de conflits qu’ils n’auront même pas le temps de comprendre.
On lui a dit, elle ne le savait pas, mais Florence Garrabé n’est pas une île : on lui a ainsi trouvé, d’Angleterre aux Etats-Unis en passant par le Brésil, une drôle de famille de femmes aussi fâchés avec les dogmes, le monde... Kate Westerholt et ses points de croix déviants, provocateurs, indisciplinés.... Tracey Emin et ses broderies provocatrices... Silvana Mello et ses jouets grinçants, ses enfants cruels... Comme elles, Florence Garrabé détourne, inlassablement, les résidus et images d’un quotidien hypnotisé par le statu quo, ankylosé par la résignation. Elle connaît systématiquement le fond, imposé par l’urgence, la rage ; elle ignore constamment la forme qu’elles prendront: de Castorama aux brocantes, des magasins de jouets aux boutiques de loisirs, le hasard fait ensuite bien ses choses. “C'est toujours une sorte de jouissance d'arriver à les amener ailleurs avec cohérence”, dit-elle de ses emprunts, prises d’otage même, des objets et matériaux de tous les jours. Devenu objet de décoration, le quotidien reste ici figés dans toute son incongruité, son horreur. Il aura fallu les points de croix, les petites culottes, les calques embossés et les cartons souillés de Florence Garrabé, ses hurlements et chuchotements, pour qu’on voit enfin la télé et ses “actualités” monstrueuses et grotesques. Avant, on la regardait.

JD Beauvallet Les Inrockuptibles, 2008

 

 

Opéra cannibale

Une jeune femme décidée et volontaire entre sur la scène artistique contemporaine. Avec une énergie irrépressible à réinventer le monde ! Et quand je dis le monde, c’est une intervention radicale sur la totalité de nos représentations, et c’est à cela que je reconnais un artiste : son défi est infini et excitant, son travail est quotidien, lumineux et dangereux. Sa main brode, sculpte, dessine, photographie, écrit avec douleur et humour, légèreté et lucidité les scènes effrayantes de notre violence ordinaire. Elle travaille beaucoup, tout le temps, elle ne singe personne, elle a les deux mains l’atelier, les deux yeux fixés sur l’horreur, le cœur généreux, la pensée vive et critique, elle se laisse pénétrer, elle essaie, elle fabrique : il faut voir... Elle invente, de nouveaux matériaux : les revêtements de sols pour ses combats cannibalesques ; de nouvelles formes : et si nous regardions le monde dans les glaces rondes articulées de nos salles de bains, qui ressemblent aux cadres des brodeuses et qui servent à localiser les points noirs de nos visages cosmétisés ; de nouvelles installations : elle articule le vide entre les fragments de cette restitution de nos angoissantes scènes de la vie quotidienne, entre le ring des animaux suspendus, les photographies des demeures de rêves et de leur propriétaires, les images brodées des actualités internationales, les papiers gaufrés et translucides des images de guerre lasse... Elle nourrit cette intense tension qui chaque jour la conduit là où elle nous emmène aujourd’hui. Le monde autour d’elle presse, la presse, elle en restituera les éclats. Il en va de... rien, personne ne lui demande rien. Elle a décidé qu’il fallait voir...non, elle n’a rien décidé, elle est là, elle ne peut plus être ailleurs et il va falloir faire avec elle de toute urgence ! Des animaux morts brillants de paillettes mates comme dans les revêtements de sols de nos douillets intérieurs que nous nommons volontiers « notre-petit-chez-nous », et dans lequel en famille, avec les amis, les voisins, les collègues, les parents d’élèves, sonorisés gracieusement par la purée de nos radios préférées déversant leurs journaux quotidiens, nous jouons consciencieusement la comédie du bonheur. Ils dégoulinaient de cire noirâtre et s’entre- dévoraient à l’Heure bleue, entre chien et loup, aujourd’hui sous la voûte de la Chapelle, nouvelle scène de leurs ébats obscènes, ils tombent du ciel en rang serrés, comme s’il en pleuvait... on en mangerait ! Reflets fantômes de nos bonnes intentions, de nos bons sentiments, de nos bonnes actions, ils tapissent notre petit bout de paradis terrestre, qui n’est autre que l’enfer inversé, et si nous circulons au travers avec stupeur et enchantement, c’est qu’ils sont nos animaux familiers, nos souffre-douleur, nos projections vivantes, nos petites peluches de compagnie, nos humeurs nauséabondes, nos hontes assassines, nos devoirs de mémoire, nos franches excuses, notre infini remords, notre pain quotidien, notre si inquiétante et si banale lâcheté. Ils sont acteurs de l’Opéra cannibale de Florence Garrabé, dans lequel les rôles seront bien distribués. Dans la famille parfaite : maman brode et papa chasse pendant que les enfants dorment en nous dans le petit pavillon de morne banlieue d’où chaque mois de décembre, les Pères Noël de fortunes clignotent de bonheur manufacturé et consensuel. Descendu du ciel de notre univers médiatisé, par l’écran strident de nos télévisions, ils nous ont apporté, pour chaque jour que Dieu fait, à l’heure du dîner, le mal en personne, le grand Mal du dehors qui se déverse dans nos assiettes, le Mal ordinaire de ce monde qui se réchauffe dangereusement, suintant de sang, beuglant de honte, éclaboussant de chairs torturées, alors que repoussés en nos derniers retranchements nous commençons à avoir du mal à avaler : dehors ça pousse, ça hurle, ça saute, ça pète, ça casse, ça brûle, ça viole, ça saigne...si bien que subrepticement, sans crier gare, cela s’insinue dans les mouchoirs brodés des femmes et bientôt nous ne pourrons plus nous regarder dans la glace loupe de nos salles de bains récurées ! Si ces figures de cruauté ordinaire envahissent les moindres interstices de notre vie, il nous faudra vite, si ce n’est déjà fait, se pincer le nez, se boucher les oreilles se voiler la face,se couler dans un moule, et enfin disparaître dans la foule et l’ anonymat ; sans le vouloir nous glissons déjà sur notre pente naturelle, coupables de toutes façons e prisonniers volontaires en détention préventive, nous tentons encore d’articuler un je t’aime, je te dévore !

« On dit que dans les îles Fidji, quand un homme se lasse de son épouse bien-aimée, il la tue et mange sa chair. » chante le Chœur ; la tragédie se répand, l’ homme est un loup pour l’ homme et les papiers embossés le sont de la chair de nos victimes, l’air de rien, comme s’ils en étaient, les Marines américains en mission humanitaire en Irak, ornent nos papiers d’emballage pleine peau, se glissent dans le calendrier des postes, s’insinuent dans les replis de nos canalisations, deviennent l’évidence de nos dessin collectifs, le logo de nos rêves de papier ; courageux, téméraires, jeunes et imberbes soldats, ils peuplent notre chaumière et nos campagnes, habitent nos cerveaux.

Invasion ? Evasion ?Révision ? Attention ? Perception ? Munition ? Sommation ? Tirez ! La mort de l’art est arrivée, au XXI siècle , l’art sera apocalyptique ou ne sera pas ! Fin manifeste du livret de l’Opéra de quatre...patrons : Help yourself !
Solo de baryton ! La la la ! Applaudissements ! Ovations ! Entracte ! Si penser signifie se mettre à distance de soi et du monde pour pouvoir exercer observation et conscience, et donner du jeu, de l’espace afin que ce qui nous affecte douloureusement puisse devenir objet de pensée... si penser signifie sortir de la confusion, n’est-ce pas ce qui ici même nous arrive ? Notre cannibalisme volontairement mis en pièces et en scènes est ainsi placé curieusement à distance...Les images de violences que nous « ingérons » chaque jour ont simplement changé de support, de mode d’apparition, de matérialité ; en les conjuguant autrement, nous sommes invités à les examiner avec plus d’attention : essayez donc de chuchoter pour être écouté ( vieille ruse ) ou de voiler pour être vu ( acte de résistance du sous-commandant Marcos qui préconise de se cacher le visage pour qu’enfin l’on regarde ceux qui n’existent pas) c’est paradoxal et particulièrement efficace ! En réinterprétant les images d’actualité comme en sourdine...Florence Garrabé nous montre comment elles fonctionnent, comment en devenant des objets décoratifs, elles gagnent en intensité, en vérité ; et nous nous apercevons ainsi que nous avions oublié ce qu’elles nous disaient et quelle réalité elles hurlaient, et comment nous savions éviter leur bruit assourdissant en les ingérant quotidiennement, répondant sans y penser à l’ injonction qui nous est faite d’avaler tout cru, tout rond, aussi naturellement que possible l’intolérable : les blessés, le crime, les charniers, la mort, les cadavres, la faim, les suppliciés, la torture...Ces images retravaillées par l’œil et la main de l’artiste redeviennent exceptionnelles, un homme meurt sous nos yeux et ce ne sont plus les même yeux car il a fallu chercher à discerner ce qui est ici figuré et qui ne s’est pas donné à lire si facilement ;est-ce ainsi que nous pensons ? est- ce la liberté de ne pas accepter cette image ? ou encore mieux : de ne pas accepter de la dévorer sans la voir ! De l’effet moral de toute pensée : car l’art de Florence Garrabé nous fait penser quand il chante ainsi l’Opéra cannibale.

Evelyne Artaud